Le piano raffiné de Cage
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CEDRIC PESCIA Le pianiste a gravé les «Sonates et Interludes», qui exige de préparer minutieusement l’instrument. Un disque subtil et magnifique. Entretien avant le concert prévu le 29 juin à Cully.
Une longue maturation, des années d’apprivoisement et de préparation minutieuse pour atteindre une forme d’aboutissement. C’est l’exigence de Cédric Pescia, quand il décide de garder la trace d’une interprétation. Le pianiste né à Lausanne, aujourd’hui Berlinois d’adoption, a beaucoup joué les Sonates et Interludes de John Cage en concert avant de les graver. C’est désormais chose faite. Son nouveau disque porte la marque d’une interprétation extrêmement subtile et raffinée, où chaque note est pensée et fait sens (lire critique ci-dessous). John Cage, en cette année anniversaire (il est né en 1912), reste connu pour son «piano préparé», sur lequel il exploite les possibilités percussives de l’instrument. Par téléphone, Cédric Pescia nous parle de la manière dont il prépare son piano.
On vous a entendu dans Bach, Couperin, Beethoven, Schumann: comment êtes-vous venu à vous intéresser à John Cage?
Cédric Pescia: A une époque, je m’intéressais beaucoup à Pierre Boulez, qui a eu un échange de lettres fascinant avec lui. Ils se sont sentis proches au début de leur carrière. Boulez a organisé la première parisienne des Sonates et Interludes. J’ai acheté la partition, je me demandais dans quoi est-ce que je me lançais: c’est une œuvre tellement complexe, rythmiquement et de par sa préparation. Cage a fait une table de préparation à la fois très précise et pas du tout. Il m’a fallu trois ans avant de me décider à acheter des boulons et des vis. Ma première préparation était sommaire, mais elle m’a libéré. A chaque nouvelle préparation, j’ai acheté de nouveaux objets, des vis de grandeurs différentes, j’en ai même fait fabriquer des spéciales. La clef de cette musique, c’est qu’elle est en constante évolution. Elle exige de rechercher continuellement des sons, et j’en ai encore beaucoup à approfondir. Par exemple, j’utilise des cartes de téléphone pour certaines notes...
A quel point les instructions de Cage sont-elles précises?
– Il indique, en pouces, à quel endroit de la corde placer un objet. Mais on n’est pas sûr exactement du piano qu’il avait en tête en faisant ces indications. Peut-être un piano équivalent à un Steinway B. Sur un piano plus petit ou plus grand, ces mesures n’ont pas de sens. Je crois que cette grande précision a un côté ludique: si on déplace la vis d’un demi-centimètre, le son change. Cage invite à chercher, à essayer.
Vous aviez tout le loisir de faire ces recherches sur votre propre piano: vous l’avez d’ailleurs choisi pour l’enregistrement...
– Je l’ai transporté au studio d’enregistrement avec les vis à l’intérieur. J’ai la chance d’avoir deux pianos, dont l’un est très souvent préparé, je peux faire des petites retouches jour après jour. Les deux ou trois heures que nécessite en théorie la préparation d’un piano avant un concert ne sont à mon avis pas suffisantes.
Qu’est-ce que vous y avez mis exactement?
– La plupart des objets, ce sont des vis. Cage parle de vis petites, moyennes et grandes. J’en ai pour ma part utilisé une vingtaine, de grandeurs et formes différentes. Elles créent des sons métalliques et de cloche. Il y a aussi tous les sons boisés, créés avec des morceaux de caoutchouc, qui donnent très peu de résonance à la corde. Il y a des effets presque électroniques avec des tampons à vis. Ensuite j’ai réalisé des essais avec des crayons, des gommes et tout ce que j’avais sous la main. Je n’ai jamais fait deux préparations identiques.
En fait c’était la démarche de Cage lui-même... D’autres compositeurs que lui se sont-ils lancés dans ce genre de bidouillage?
– Il y a eu des essais par Satie et d’autres essais plus marginaux. Mais Cage est le premier à faire ainsi du piano un nouvel instrument, avec une grande richesse. Le génie de son piano préparé, c’est qu’il crée beaucoup de sons très différents. Cage a tellement bien pensé à tout cela qu’il est difficile aujourd’hui pour un compositeur d’imaginer quelque chose de personnel.
Comment a-t-il eu l’idée de fixer des vis entre les cordes du piano?
– Il était percussionniste. A la fin des années 1930, il accompagnait beaucoup de ballets. Sur les petites scènes, il n’avait pas la place de mettre tous ses instruments. Il a eu l’idée de transformer le piano, pour créer l’illusion de tout un appareil de percussions. Il lui a fallu plus de dix ans pour élaborer le piano préparé, qui a abouti aux Sonates et Interludes, son œuvre majeure pour cette forme. Je la place très, très haut. Pour moi, c’est un grand chef-d’œuvre de la musique. A chaque fois que je la joue, j’en ai davantage l’impression.
Pour de la musique contemporaine, c’est même une œuvre très agréable à écouter...
– C’est une œuvre d’une telle douceur. Cage reste un provocateur, mais il a eu un grand respect de l’instrument. Il n’y a rien de violent dans cet acte de préparation. Il ouvre de nouvelles perspectives sur l’instrument. L’œuvre effectue un voyage dans la musique orientale et occidentale. Aux sons du piano – il n’y a que 49 notes préparées, les autres ne le sont pas – se mêlent des sons de cloches, de percussions africaines, indonésiennes... Mais tout se joue normalement. Pendant l’exécution de l’œuvre, on ne modifie plus la préparation.
Le «piano préparé» est l’une des réalisations les plus connues de Cage, et pourtant on joue peu ses Sonates et Interludes.
– Il faut un certain état d’esprit pour les entendre et les jouer. C’est une musique qui devient de plus en plus éthérée, de plus en plus calme. Dans les bons concerts, j’arrive, au bout du parcours, à une forme de détente totale, c’est unique. A la fin, la musique devient très épurée. On y entre ou on est excédé. Quand il y a peu de notes, il faut une bonne écoute.
Précis de concision lyrique
Gamelan expérimental ou méditation percussive, les Sonatas & Interludes for Prepared Piano du très controversé John Cage ont désormais trouvé en Cédric Pescia un interprète minutieusement poète.
Dans un enregistrement délicatement sobre paru en mai chez Aeon, le pianiste franco-suisse évoque l'intégrale de cette œuvre, révolutionnaire à sa création par John Cage lui-même en 1948, en un seule souffle à la fois lyrique et d'une concision dépouillée. L'univers sonore rythmé et visionnaire du compositeur new-yorkais, élève notamment de Schoenberg, prend ici un tournant extrême-oriental, influencé par la théorie des ragas indiens par l’intermédiaire de Gita Sarabhai, une musicienne rencontrée en 1946. Haïkus balinais ou mélopées rythmiques, ces brèves incursions dans l’espace intérieur d’un créateur de génie profitent ici de la sensibilité aiguisée d’un musicien virtuose, rompu aux codes du clavier classique occidental. Fulgurant et incantatoire. MARIE-ALIX PLEINES
Disque. John Cage, Sonatas & Interludes, par Cédric Pescia, Aeon, distr. Harmonia Mundi-Musicora.
Concert. Cédric Pescia donnera ce programme en concert le 29 juin au Festival Cully Classique, www.cullyclassique.ch






