Dimanche, 26 mai 2013

Pedro Lenz, le poète maçon

SAMEDI 23 JUIN 2012
Pedro Lenz.
DR

LIVRE Performeur et poète, l’auteur alémanique vient de publier «Der Goalie bin ig», son premier roman en dialecte, qui remporte un beau succès.

Silhouette efflanquée, visage effilé, mine candide. Une impression de déjà-lu. Don Quichotte, qui déboule au café Kreuz? En pleines Journées littéraires de Soleure, c’est possible après tout. Mais un Don Quichotte qui chevaucherait sans Sancho: car Pedro Lenz – qui raffole du personnage à la triste figure – n’est pas un illuminé que son serviteur devrait ramener sur terre. Tout juste un fabulateur, et professionnel encore. Nous l’avons rencontré en mai dernier aux bords de l’Aar, dans le restaurant mythique qui a déjà accueilli toute la scène littéraire suisse.
Depuis quelques années, Pedro Lenz est devenu une figure de la littérature suisse écrite  – il vient de donner au dialecte son premier roman depuis longtemps, Der Goalie bin ig –, et orale. «Je n’allais pas rêver toute ma vie d’être écrivain: j’ai compris que je ne pouvais lâcher mon métier et me consacrer à la littérature à plein temps qu’à condition de faire des lectures.» Jusqu’à quatre ou cinq par semaine – une spécificité alémanique –, mais le reste du temps lui appartient. Ce choix économique se révèle une véritable école d’écriture, notamment lorsqu’il travaille avec des musiciens: «Comme performeur, j’apprends plus d’eux que de la part des auteurs. Quand mes textes sont mal rythmés, ou si je malmène les silences, ils ne me ratent pas.»

UN OBJET QUI «TIENT»
Pedro Lenz fait partie de ces nouveaux écrivains pour qui la littérature se décline en solo ou à plusieurs, sur une scène ou à une table de travail, et qui ont «allégé» la littérature germanophone. Ses spectacles débouchent sur des CD qui débouchent sur des livres. Ou l’inverse. Il multiplie les collaborations, par exemple au sein du collectif Bern ist überall, qui réunit en performances multilingues des auteurs comme Antoine Jaccoud et Noëlle Revaz, Guy Krneta et Adi Blum. Collectif qu’on a pu voir au Festimixx de Renens le week-end passé et qui sera les 12 et 13 juillet au Festival Poésie en arrosoir d’Evologia-Cernier (NE).
A Soleure, ce Don Quichotte ne fait pas triste figure. Ici, il semble connaître tout le monde. Sa simplicité est faite d’une vraie gentillesse, dit-on de lui. Un homme s’approche de la table, lui serre la main en le remerciant pour sa «génialité». Il remercie en retour, jovial avec élégance. A grandes enjambées, il passera, durant ces trois Journées littéraires, de la Mundartnacht (un spectacle de performances en dialecte) à une lecture, des Icon Poet – jeu littéraire basé sur l’improvisation – à la présentation des quatre traductions de son Goalie. Un premier roman en bernois – après plusieurs livres en allemand – qui a passé avec succès l’épreuve de la traduction, démontrant qu’il ne vaut pas seulement comme objet dialectal mais qu’il «tient» aussi en italien et en allemand – les traductions française, espagnole et écossaise ne tarderont pas. A condition que la musicalité du texte mène le bal, qualité essentielle du livre, qui bat en brèche l’idée d’un dialecte lourd, le terroir collé à chaque consonne.

RECLASSER LE DIALECTE
Ce dernier roman de Pedro Lenz est un vrai succès, dont témoignent les ventes, les lectures publiques, un projet de mise en scène, un prix Schiller 2011. Pourtant, «je n’avais aucune intention d’écrire en suisse-allemand», explique l’auteur, «J’avais même des préjugés contre cette littérature.» L’impulsion viendra de l’étranger. En 2005, il reçoit une bourse d’écriture à Glasgow. Il entend des grands textes en écossais: «J’ai compris que le dialecte n’était pas forcément une forteresse conservatrice et patriotique. Et voir peu à peu l’UDC faire main basse sur notre langue m’a convaincu d’essayer de l’arracher à cet univers isolationniste.»
Le Gardien de but, c’est moi (traduction provisoire en attendant celle de Daniel Rothenbühler et Nathalie Kehrli, à paraître en 2013 aux Editions d’En-bas) raconte à la première personne l’histoire d’un junkie qui tente de s’en sortir, dans un de ces petits villages mornes où le contrôle social n’est pas un vain mot. Comme l’auteur, il a la cinquantaine, a rêvé petit de porter des Adidas Rom, écouté les Stones. Son surnom lui vient de l’adolescence, où il a pris des coups pour un autre. S’extraire du rôle du bouc émissaire, retrouver un travail, des amis, une amie, le Gardien de but y met tout son cœur, et toute sa maladresse.

BIOGRAPHIES REVEES
Les personnages de Pedro Lenz sont souvent sans gloire, ancrés dans un quotidien sans tain. Ils vivent dans des villages suisses dénués de charme, fréquentent des bistrots où les conversations peinent à prendre de la hauteur – en partie par pudeur. «On m’a conseillé d’écrire des histoires qui se passeraient à Berlin, ou Buenos Aires. Mais la province est partout, et bien des auteurs en ont fait le cadre de leurs récits, comme Steinbeck ou Vargas Llosa.» L’usage du suisse-allemand induit une certaine proximité, c’est vrai, et avec le lecteur et avec le sujet. «Mais j’aime ces personnages de roman picaresque, pris dans l’immédiateté. Ce qui ne m’empêche pas de moduler leur rapport au monde, par le biais de commentaires par exemple.»
Il avoue un certain goût pour ceux qui restent sur la touche, «de loin les plus nombreux, regardez en sport. Et ça commence dès l’école, à l’heure de former les équipes...» Sa sensibilité aux différences de classes se nourrit aussi de sa vie d’avant: «Dans le tram, quand je travaillais comme maçon, mon premier métier, on ne me voyait pas. Et nous les ouvriers, on ne voyait pas les autres. J’aimerais que mes textes n’excluent personne, qu’au premier niveau, ils soient accessibles à tous.» L’épaisseur sensible du roman vient du travail sur les métaphores et sur la répétition, figure rhétorique inspirée par une enfance catholique scandée par les fêtes et les prières.
Mais le premier matériau de son Gardien de but reste l’histoire, ou plutôt les histoires. Celles qui embellissent les biographies (objet de son prochain roman), celles qui servent à comprendre le monde. En écoutant la fable que lui raconte un passeur de drogue ramené en auto, le gardien de but note: «Lui trouvait son histoire très logique. Moi pas du tout. Il y a trop longtemps que je traîne avec des gens qui n’ont que ce genre d’histoires à la bouche pour que j’y croie. Je ne dis pas que j’en ai marre de ces histoires. Quelqu’un qui réinvente sa vie, j’écoute volontiers. La seule chose qui me dérange, c’est qu’on veuille que j’y croie.»
Libre à chacun de croire à ces histoires, donc. Mais une chose est sûre: la plume de Pedro Lenz n’est pas près de tarir. Comme dit le Gardien de but, «les histoires, c’est pas comme les dents, qui ne poussent que deux fois et quand elles sont usées, c’est terminé. Non, les histoires, ça repousse tout le temps.»

 

Pedro Lenz, Der Goalie bin ig, Ed. Spoken Script4, 2011; Der Keeper bin ich, trad. allemande de Raphael Urweider, bilgerverlag GmbH, Zurich, 2012.

 
Le Courrier
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