Par ici la sortie pour les «artistes»
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CABARETS • Le Conseil fédéral ne veut plus des danseuses ukrainiennes ou dominicaines. Il craint des cas de traite d’êtres humains. Les associations d’aide aux prostituées protestent.
«Supprimer le statut d’artiste de cabaret est une mauvaise mesure qui ne résoudra pas les problèmes. Cela conduira à une extension de la prostitution illégale, et empêchera des victimes de traite d’êtres humains de recevoir de l’aide.» Chargée des relations publiques au Centre d’assistance aux migrantes et aux victimes de la traite des femmes (FIZ), à Zurich, Doro Winkler est très critique vis-à-vis du Conseil fédéral.
Vendredi dernier, le gouvernement a annoncé son intention de mettre un terme à une situation très largement jugée hypocrite. A titre exceptionnel, la Suisse délivre en effet des permis à des «danseuses» venues d’Etats hors de l’Union européenne dont tout le monde sait qu’elles se prostituent dans les cabarets, souvent contraintes. Elle est le seul pays à connaître un tel statut, ce qui lui vaut régulièrement la réprobation internationale.
Le spectre de la traite
Le Conseil fédéral a donc décidé de remettre de l’ordre dans le milieu, et de suivre les 11 cantons qui ne recourent plus au statut décrié. «Son effet protecteur n’est plus garanti», selon gouvernement. Au contraire, il favoriserait la traite d’êtres humains. «A cause de frais d’intermédiaire élevés, ces femmes, de même que leur famille restée au pays, sont souvent obligées de s’endetter», explique Michael Glauser, porte-parole de l’Office fédéral des migrations (ODM). «Pour rembourser ces dettes, elles peuvent être contraintes, pendant leur séjour en Suisse, à se livrer à la prostitution ou à inciter les clients des établissements où elles travaillent à consommer de l’alcool.»
Reste que les cas de traite sont rares à défrayer la chronique judiciaire. Une tenancière de cabaret a certes été condamnée en février à Schaffhouse à une peine avec sursis pour traite. A Fribourg, l’ancien patron du Plaza et de l’Apollo 2000 a quant à lui écopé une peine de 22 mois avec sursis, mais pour encouragement à la prostitution et escroquerie, pas pour traite.
Au vu du peu de condamnations, le Conseil fédéral peindrait-il le diable sur la muraille? Pas du tout, réplique Boris Mesaric, responsable du Service de coordination contre la traite d’êtres humains, à l’Office fédéral de la police. «Le phénomène est cependant difficile à prouver, car les victimes rechignent à témoigner.» Mais sur les 153 victimes de traite recensées par le FIZ en 2011, seules dix travaillaient comme danseuses, relativise Doro Winkler. Et d’enfoncer le clou: «Le Conseil fédéral se justifie en écrivant que la situation est incontrôlable dans les cabarets. J’aurais préféré qu’il admette qu’en fait, les cantons ne veulent pas investir les ressources nécessaires aux contrôles.»
Trop peu d’enquêtes
Boris Mesaric le reconnaît. «Effectivement, certaines polices ne lancent pas assez d’enquêtes contre la traite d’êtres humains, et pas seulement dans les cabarets. Mais au vu de la complexité de telles affaires et de la difficulté à prouver les soupçons, on comprend mieux pourquoi.» Cela dit, avec les nouvelles règles en discussion, la sécurité des danseuses s’en trouvera améliorée, d’après le spécialiste: «Les ressortissantes de l’UE n’ont pas besoin de ce permis spécial pour travailler en Suisse, et peuvent donc à tout moment changer d’activité. Ce qui les rend moins vulnérables.»
Quant au risque de voir les «danseuses» des pays tiers disparaître dans la clandestinité, il est jugé faible sur la base des expériences faites dans les cantons qui ne leur délivrent plus de permis. Doro Winkler conteste: «On y assiste au développement des bars de contact, où les femmes doivent jouer les touristes. Elles ne sont plus des travailleuses du sexe, avec un contrat en bonne et due forme qui les protège.»
On peut en outre s’étonner que Berne s’en prenne si tard aux cabarets alors que le secteur est en déclin depuis belle lurette: «Il y a tellement d’autres moyens aujourd’hui d’obtenir des prestations sexuelles, et à meilleur marché», observe Anne Ansermet, directrice de Fleur de Pavé, association vaudoise de prévention auprès des prostituées qui défend elle aussi le maintien des permis de danseuses.
Ne pas idéaliser
«Qu’on me comprenne bien», abonde Doro Winkler, «je n’idéalise pas ce statut. Mais grâce à lui, certaines femmes peuvent venir en Suisse gagner de l’argent qui fait vivre leur famille restée dans leur pays. Plutôt que de l’abolir, les autorités pourraient l’améliorer. Mais il faudrait surtout ouvrir le marché suisse du travail à l’ensemble des ressortissants des pays tiers. Car il est choquant que seules des travailleuses du sexe puissent décrocher un permis, alors que le besoin est avéré dans d’autres secteurs économiques.» I






