Samedi, 25 mai 2013

«La bataille est loin d’être gagnée»

MERCREDI 20 JUIN 2012

RIO+20 • Les droits humains doivent être liés au développement durable et être inscrits dans le document final de la Conférence, estime la haut commissaire de l’ONU aux droits de l’homme, Navi Pillay. Entretien.

PROPOS RECUEILLIS PAR ROUSBEH LEGATIS

Pour Navi Pillay, le développement durable doit être fondé sur le respect des droits humains. Un impératif que la haut commissaire de l’ONU aux droits de l’homme va défendre lors de la Conférence Rio +20 qui s’est ouverte aujourd’hui. Entretien.

A quel point le développement durable et les droits humains sont-ils dépendants?
Navanethem Pillay: Ils sont inextricablement liés. Sans garde-fous, les politiques assorties d’objectifs sur le plan environnemental ou du développement peuvent avoir des conséquences néfastes graves sur les droits des personnes. Ces dernières années, par exemple, nous avons vu que les efforts technocratiques pour le développement durable ont exclu de nombreuses communautés du processus de prise de décision, ce qui provoque une exacerbation des inégalités économiques et sociales et la mise à l’écart des droits humains. Des peuples autochtones ont vu leurs terres et leurs moyens de subsistance menacés à la suite de programmes de réduction des émissions de CO2, de maigres terres cultivables ont parfois été détournées pour la production de biocarburants, et de gigantesques projets d’infrastructures ont abouti à l’expulsion forcée et la relocalisation de communautés entières.
C’est pourquoi, il est essentiel d’inclure des références spécifiques aux droits humains dans le document final de la Conférence. Nous l’avons vu à maintes reprises avec les droits des femmes. Si ces droits ne sont pas explicitement inscrits dans les textes politiques majeurs, ils ont tendance à être négligés.

Les ONG craignent justement que la déclaration finale de la Conférence ne marginalise ces droits. Une inquiétude justifiée?
Je partage clairement ces craintes. C’est pourquoi, je vais me rendre sur place pour assister à la Conférence, et mon équipe travaille d’arrache-pied pour mettre l’accent sur la nécessité que les droits humains imprègnent le résultat final. Dès mars dernier, j’ai écrit une lettre ouverte à tous les Etats membres de l’ONU en leur demandant de soutenir le facteur droits humains dans leurs délibérations, alors qu’ils commençaient la deuxième ronde des négociations informelles. Les ONG ont pris cette lettre comme un point de ralliement et certaines délégations gouvernementales ont relayé cette question. Nous avons vu ainsi les propositions touchant aux droits humains s’immiscer dans les négociations, mais la bataille est loin d’être gagnée. La plupart des dispositions relatives aux droits humains sont encore entre parenthèses.

Quelle place ont eu ces droits dans la Déclaration de Rio sur l’environnement et le développement adoptée en 1992 au Sommet de la Terre?
Au regard des discussions actuelles, ce texte reflétait le langage des droits humains bien plus qu’on ne l’imagine. Le plan d’action Agenda 21 et la Déclaration de Rio ont justement été salués parce qu’ils mettaient l’être humain au premier plan – en commençant avec le premier principe de la Déclaration: «Les êtres humains sont au centre des préoccupations relatives au développement durable. Ils ont droit à une vie saine et productive en harmonie avec la nature.» Dans ma lettre aux gouvernements, je leur ai rappelé que les vingt-sept principes de la Déclaration de Rio sont fermement ancrés dans les droits humains. Elle invoque expressément le droit au développement, appelle à des mesures pour réduire les disparités de niveaux de vie, affirme le rôle des femmes, des peuples autochtones et des communautés locales dans le développement durable, et réclame la protection des personnes vivant sous des régimes répressifs et d’occupation.

Vingt ans ont passé. Les paroles de l’époque ont-elles laissé place aux actes?
Nous nous attendions à aller de l’avant plutôt que de reculer sur les engagements primordiaux en faveur des droits humains qui figurent dans la Déclaration de Rio. Nous devons combler le fossé Nord-Sud, améliorer les Objectifs du millénaire pour le développement en veillant à ce que la dimension du genre soit réellement prise en considération, et nous devons retenir du printemps arabe et des vagues d’indignés que les droits humains doivent être au cœur du développement. Les gouvernements vont devoir passer de la parole aux actes, car les femmes et les hommes l’exigent haut et fort dans la rue.

IPS-InfoSud, à l’ONU

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