Encore le prix du livre
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DES HISTOIRES ÉDIFIANTES
Dans ce qu’on appelle la chaîne du livre, des auteurs, éditeurs, libraires, qui est le plus mal loti? Les auteurs ont généralement d’autres activités alimentaires; les éditeurs passent beaucoup de temps à chercher des financements; les libraires indépendants se coupent en quatre pour garder la tête hors de l’eau et résister à la vente sur internet... Demander un soutien des pouvoirs publics aux petites librairies? Il faudrait aussi qu’ils soutiennent les boulangeries et les quincailleries, pour bien faire.
Severino Di Giovanni était un anarchiste italien qui émigra en Argentine en 1923 pour fuir le fascisme. Propagandiste impatient et ombrageux, «idéaliste de la violence» comme le qualifie son biographe Osvaldo Bayer, il rédige et imprime une petite revue avant de passer à des choses plus sérieuses: il fait sauter une banque après l’assassinat de Sacco et Vanzetti en 1927, puis le consulat italien de Buenos Aires quelques mois plus tard, et tant pis pour les victimes. Mais il dévalise aussi des banques pour financer ses activités, notamment pour la publication en italien de deux beaux volumes de Scritti Sociali d’Elisée Reclus: typo soignée, lettrines et culs-de-lampe élégants, portraits et fac-similés, petit tirage généreusement distribué aux amis. Reclus, qui écrivait: «Quand un homme isolé, emporté par sa colère, se venge contre la société qui l’a mal élevé, mal nourri, mal conseillé, qu’ai-je à dire? C’est la résultante d’horribles forces, la conséquence de passions fatales, l’explosion d’une justice rudimentaire. Prendre parti contre le malheureux pour justifier ainsi d’une manière indirecte tout le système de scélératesse et d’oppression qui pèse sur lui et des millions de semblables, jamais. [...] Moi-même, j’agis autrement par nature, par habitude, par tendance personnelle, mais de quel droit dirais-je: Imitez-moi dans ma façon d’agir? Ce n’est pas à moi à parler en modèle.»
Mon petit doigt me dit que ce choix de textes de Reclus paraîtra un de ces jours en français, je n’ose demander à l’éditeur comment il va les financer.
La légende veut que Di Giovanni avait appris la technique de Buenaventura Durruti, le leader charismatique des anarchistes espagnols. Durruti et ses copains avaient, quelques années plus tôt, trouvé le moyen de financer les activités du mouvement: aller chercher l’argent où il se trouve, pour le redistribuer. Au printemps 1925, à Mexico, il aurait permis la parution d’un hebdomadaire anarchiste et l’ouverture d’écoles rationalistes grâce à la caisse d’une fabrique textile. Il avait déjà envoyé de l’argent en France pour le développement de l’Œuvre internationale des éditions anarchistes et de la Librairie sociale internationale. Là non plus, on ne s’était pas trop interrogé sur la provenance de cette manne.
Jeux dangereux, qui forcèrent Durruti et son groupe de compagnons à des exils successifs, qui firent fusiller Di Giovanni.
Bien plus tard, en Hollande et en Belgique, libraires et éditeurs anarchistes trouvèrent un autre biais: ils associaient l’édition et la vente de littérature militante à celles d’ouvrages gastronomiques, érotiques, voire pornographiques. Parmi les usagers de la boutique Aux Joies de l’Esprit, dans la belle Galerie du commerce bruxelloise, certains s’arrêtaient donc aux vitrines ou aux caisses d’occasion, d’autres passaient un rideau donnant accès à un cabinet discret, avant de revenir payer à la caisse.
Triant les stocks d’occasion chez Basta!, je ne suis malheureusement pas tombée sur des ouvrages croustillants. Mais qu’on se rassure: un bel élan de solidarité permet aux deux librairies lausannoises de se remettre à flot, sans devoir recourir à l’action directe ou à la prise au tas. Merci à toutes et à tous; pour la suite, on verra bien.
* Coordinatrice du Centre international de recherches sur l’anarchisme (CIRA), Lausanne.





