«Les pro-Ben Ali tentent la contre-révolution»
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TUNISIE Les hommes de l’ancien régime manipulent les salafistes, et organisent la violence, estime la militante des droits humains Silhem Ben Sedrine Entretien.
La Tunisie est-elle vraiment en proie à l’extrémisme religieux? En partie seulement. Derrière l’action violente des «salafistes» œuvreraient en sous-main des proches et des fidèles de l’ancien président Ben Ali, déposé par la révolution le 14 janvier 2010. C’est du moins l’analyse de Silhem Ben Sedrine, présidente du Conseil national pour les libertés, l’une des associations les plus actives pour la démocratie en Tunisie. Elle dirige aussi aujourd’hui le Centre de Tunis pour la justice transitionnelle, qui fédère une quarantaine d’organisations. Cette journaliste était l’une des bêtes noires de l’autocrate Ben Ali. Elle est aujourd’hui la rédactrice en chef de la radio Kadima, qui n’a toujours pas obtenu une
place sur les ondes FM...
Que se passe-t-il vraiment en Tunisie?
La situation semble très trouble...
Silhem Ben Sedrine: Pour moi, ces événements sont le maillon d’une longue chaîne qui a été déclenchée dès le lendemain de la révolution. Il s’agit d’une tentative de contre-révolution, de déstabilisation du processus transitionnel démocratique. Je pointe tous les lobbies qui appartiennent à l’ancien régime et qui sont lésés par la révolution. Ils sont où ces gens-là? Dans la police, dans la justice, l’administration, les douanes. Ils sont entourés d’une mafia qui dispose d’importants moyens financiers. Des hommes d’affaires véreux, des corrompus qui ont beaucoup d’argent, qui détiennent des médias. L’un d’eux possède sept journaux qu’il a créés après la révolution pour désinformer et déstabiliser. Ces gens-là manipulent les salafistes.
Bien sûr, le mouvement salafiste est bien réel, mais ces tenants de l’ancien régime sont infiltrés et utilisent leur argent pour encourager et organiser la violence. La police politique, encore sous l’emprise des benalistes, les utilise comme épouvantail. Ces prétendus «salafistes» ont une idéologie primaire, une formation quasi inexistante et ont des d’objectifs politiques très vagues. Les manipuler s’avère donc très aisé. Certains infiltrés sont même des chefs «salafistes», payés pour faire ce travail. Une partie des exécutants sont des malfrats, des repris de justice qui ont tout le temps travaillé avec la police du temps de Ben Ali pour régler leurs comptes aux opposants.
Donc, vous affirmez que, sans la manipulation menée par les hommes de l’ancien régime et
leurs alliés argentés, les actions des salafistes
ne prendraient de loin pas une telle ampleur...
Bien sûr. Je vais vous donner un exemple tout récent: pourquoi les attaques d’avant-hier (dans la nuit du 11 au 12 juin, ndlr) ont-elles été déclenchées à la même heure, 23 heures, et à des endroits très différents? C’est étrange. Personnellement, j’ai vu des gens qui n’avaient rien à voir avec des salafistes. Ils n’ont ni la barbe ni leur habit coutumier. Alors que je rentrais chez moi vers 21h30, j’ai vu deux camions se diriger vers La Marsa (la localité de Tunis où une galerie d’art a été attaquée ce soir-là, ndlr), remplies de jeunes hommes entre 25 et 35 ans, une soixantaine au total. Ils étaient sensiblement plus âgés que les garçons que nous voyons dans les manifestations salafistes et étaient rasés de près et habillés de simple jeans et tee-shirts. A 23h30, les deux camions étaient stationnés devant la galerie qui a été attaquée. Sur les vidéos, on voit bien que ceux qui menaient l’agression
n’étaient de loin pas tous salafistes.
Autre étrangeté pourquoi toutes ces attaques ont -elles été lancées ce soir-là? Le 12 juin, devait était convoqué devant le juge d’instruction un homme d’affaires corrompu allié de la belle-famille de Ben Ali. Comme par hasard. C’est la nuit précédente qu’ont eu lieu toutes ces attaques cordonnées. Pourquoi, quand on brûle des bâtiments publics, c’est la police judiciaire, les tribunaux et leurs archives? I
L’islamisme violent né de la répression et de la misère Qui sont les salafistes?
Silhem Ben Sedrine: C’est un leg de la dictature. On l’a toujours dit. Elle a fait le lit de l’extrémisme. Ces fondamentalistes religieux ont été brimés. Ils sont aussi l’expression de la répression d’un islam traditionnel. Quand vous matez un mouvement, vous favorisez les extrêmes. Aujourd’hui, il y a énormément de très jeunes hommes, presque des adolescents, qui militent dans cette mouvance. Hier, nous en avons invité plusieurs à radio Kadima à exposer leur point de vue et répondre aux questions à l’antenne. Au micro, ils ont fondu comme neige au soleil. Il faut les comprendre. Ils n’étaient rien ni personne avant. Certains pratiquaient le vol à la tire parce qu’ils n’avaient pas de revenu. Aujourd’hui, avec le costume et le discours, ils sont reconnus, importants, on les paie 10 dinars par jour (7 francs environ, ndlr), ils ont un rôle, on leur dit qu’ils éduquent les gens. Ils n’ont pourtant même pas le niveau de la 5e année du primaire. Il ne faut pas les voir comme le diable, mais comme des êtres humains manipulés. Si un jour on arrive à régler les problèmes économiques, je vous assure qu’on va réduire ce magma salafiste à sa plus simple expression. Si aujourd’hui ils sont cent mille dans le pays, ils seront dix mille, pas plus. Ils vivent dans des zones où il n’y a pas d’argent, pas de travail, pas d’éducation, pas d’écoles. Ils sont bien sûr des proies faciles.
Ben Ali se présentait pourtant comme un rempart contre les islamistes...
Il a fait le contraire. Il a stigmatisé des femmes qui portent le ijhab et des gens ordinaires qui vont à la mosquée. En désertifiant l’espace public, en empêchant les expressions pacifistes de l’islam, la dictature a favorisé un islamisme extrémiste. Les fondamentalistes ne sont apparus qu’au début des années 2000 seulement, pendant les dix dernières années de la dictature (sur un total de vingt-trois années, ndlr). C’est la répression qui les a créés. Avec la liberté apportée par la révolution, ils sont apparus à la lumière brutalement. Tout le monde a été surpris de les voir, leurs idéologies sont complètement étrangères aux traditions de l’islam pratiqué en
Tunisie.
Quel est le rôle du gouvernement, à
majorité islamiste, et du parti majoritaire Enahda dans cette affaire?
Il a fait deux graves erreurs. La première est d’avoir été très laxiste par rapport à ces salafistes qui ont utilisé et incité à la violence sans jamais être sanctionnés. Ils se sont donc autorisés à menacer tout le monde. Une frange du parti Enahda a aussi pensé bénéficier de l’appui de ces salafistes pour aller dans le sens de l’islamisation de la société. Le gouvernement en paie aujourd’hui la facture. La seconde erreur a été de ne pas s’engager dans un processus de justice transitionnelle, de lutte contre l’impunité des crimes commis sous la dictature. C’est parce qu’ils ont tardé à le faire qu’aujourd’hui les mafieux de l’ancien régime, qui n’ont pas dû rendre des comptes, se trouvent renforcés. Ils se sont reconstitués en lobbies, en réseaux, et menacent aujourd’hui parce qu’ils ont des moyens. Des moyens dont ils auraient pu être privés si la justice avait fait son travail.
Que doivent faire les autorités
aujourd’hui?
Trois choses. Premièrement, accélérer le processus de justice transitionnelle. A un an et demi de la révolution, nous n’avons encore demandé des c omptes à aucun des responsables de l’ancien régime! Il y a eu des procès contre Ben Ali. Mais c’est de la foutaise. Personne n’y croit. Ensuite, en finir avec le laxisme envers tous ceux qui incitent à la violence, que le gouvernement arrête de vouloir islamiser la société et qu’il établisse un Etat de droit. Il doit aussi de toute urgence mener les réformes nécessaires dans la Justice, la police et l’administration. Troisièmement, il faut qu’Enahda cesse de vouloir gouverner tout seul et d’accepter des incompétents dans son administration. Dans tous les cas, nous ne demandons rien d’autre aux autorités que de nous mener aux élections de mars 2013 dans la stabilité et de rédiger la Constitution en partenariat avec la société civile. Pour l’instant, on n’en prend pas le chemin.
propos recueillis par ckr





