Mourir dans l’indignité?
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MERCREDI 13 JUIN 2012
TRANSITIONS
On redoutait le moment où il faudrait légiférer sur la mort. Il y eut de nombreuses tentatives au parlement fédéral, comme une houle qui se soulève et s’apaise avant de déferler. On pouvait craindre qu’une lame de fond balaie les rivages du suicide assisté, mais il ne fut pas nécessaire d’ériger en hâte des digues à la hauteur de l’enjeu: le rempart du code pénal, article 115, a résisté. Les experts, juristes, médecins, philosophes, soignants ont estimé qu’il valait mieux laisser les personnes concernées décider sans loi, dans l’intimité des relations de confiance, quitte à leur fournir des directives éthiques. A l’époque, Exit Suisse romande et son président, le Dr Sobel, étaient bien d’accord avec ce point de vue. Jusqu’au jour où ils crurent bon de lancer une initiative cantonale sur laquelle les Vaudois voteront ce 17 juin prochain. Ce qu’on redoutait est donc arrivé.
En exigeant que les EMS subventionnés lui ouvrent leur porte, Exit empoigne le problème par le plus mauvais bout: les vieux, et spécialement les plus fragiles, ceux qui se trouvent en EMS. Cela équivaut à délivrer un message terriblement lourd de sens. A quoi bon revendiquer publiquement une sorte d’officialisation de ce qui se pratique déjà, à bas bruit, dans la plupart des établissements? Cette publicité comporte le risque de laisser croire qu’il est «normal» que des personnes malades, «fatiguées de vivre» ou qui se sentent à charge de leurs proches et de la collectivité (un tiers des personnes qu’Exit accompagne ne souffrent pas d’une maladie incurable) songent à abréger leur passage ici-bas.
Au lieu de nous interpeller sur le goût de vivre et son étouffement sous les effets de l’exclusion sociale ou de la précarisation, cette soudaine polémique nous renvoie au contraire à l’image de vieux déprimés, désœuvrés, inutiles. On en fait le miroir impudique de notre future décrépitude; on voit en eux l’incarnation de l’échec d’une société qui se voudrait sans âge, sans faille, éternellement performante, pour qui vieillir est considéré comme un défaut de santé, coûteux, encombrant, indigne. C’est cette peur-là, plus que la mort elle-même, qui nous terrorise. Et c’est de cette peur-là que nous libère la promesse d’une «auto-délivrance», dans la compassion, le confort, et la bienveillance de tous les proches rassemblés. En lui-même, d’ailleurs, le terme d’«auto-délivrance» est indécent, dans la mesure où il fait de la vie une souffrance, une prison dont il faut se libérer...
A tant vouloir contraindre et réglementer, on aurait pu trouver le courage d’ouvrir une fois encore le débat sur la mort «naturelle», par opposition à l’autre, la mort donnée, la mort programmée, la mort douce, la mort libre, la mort digne. Une étude européenne1 a montré que la moitié des décès sont le résultat d’une décision médicale, euthanasie passive ou active, consistant à débrancher les appareils de survie, à forcer la dose de morphine ou, très exceptionnellement, à administrer une substance mortelle. Or tout cela se situe dans une zone grise, voire carrément interdite. Bien joli de réclamer l’égalité pour tous les candidats au suicide, comme le font les initiants, mais pourquoi ne pas prendre en compte également ceux qui se meurent ailleurs que dans les EMS, notamment ceux qui ne sont même plus en état de réclamer et d’avaler la potion létale?
A terme, je redoute le moment où notre société, disposant déjà des biotechnologies les plus pointues, s’offrira les moyens, en amont, de choisir minutieusement les bébés qu’elle fera naître, en cours de route d’effectuer les réparations les plus efficaces et les corrections esthétiques les plus délicates pour ne pas vieillir, et en aval, de déterminer par anticipation le moment de prendre congé, la manière, le décor, la mise en scène, et les témoins obligés de cette ultime liberté. Voilà ce qu’on désignera peut-être comme une vie digne...
A propos de dignité, je souris tendrement à l’évocation de La vielle dame indigne, l’héroïne du film de René Allio, cette femme modeste, devenue veuve, qui découvre sur le tard les aventures de la vie, et qu’on voit trottiner sur les trottoirs de la grande ville, léchant les vitrines et dépensant l’héritage laissé par son mari pour satisfaire ses nouveaux amis et sa soif de petits plaisirs. Bon!... Tout le monde ne vieillit pas ainsi. Mais il importe d’admettre qu’il y a plusieurs manières d’être digne. Se confronter à l’angoisse de la mort, traverser des moments de souffrance, vivre sa propre déchéance avec lucidité, et peut-être avec désespoir, il ne faudrait pas que cela soit considéré comme de l’indignité, simplement parce qu’Exit nous offre désormais les moyens de l’éviter.
Parce que je suis favorable à l’assistance au suicide, mais pas n’importe comment, je voterai pour le contre-projet à l’initiative d’Exit dimanche prochain. Il reste quelques jours aux Vaudois pour faire de même.
- 1. «Décisions médicales en fin de vie dans six pays européens», présentation de l’étude dans Médecine et Hygiène, 28 janvier 2004.
En lien avec cet article:
Mourir dans l’indignité ou la dignité?
L’intervention de Mme Menétrey-Savary dans le Courrier du 13 juin 2012 à propos de l’initiative d’Exit sur le suicide assisté dans les EMS me semble mériter quelques considérations et précisions. Mme Menétrey-Savary se dit favorable à l’assistance au suicide, mais pas n’importe comment, et jusqu’à ce point je suis d’accord, mais j’ai des difficultés à ...* Ancienne conseillère nationale.
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