Basil da Cunha, pas bidon
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CINÉMA Derrière le franc-parler et les airs canaille du jeune réalisateur lausannois se cache un vrai tempérament de cinéaste, qui a déjà vu deux de ses courts métrages sélectionnés à Cannes.
Quel étudiant en cinéma peut se vanter d’avoir montré deux courts métrages à Cannes et réalisé son premier long avant même d’être diplômé? Basil da Cunha. Lui qui vient de décrocher une mention spéciale pour Os vivos tamben choram (Les vivants pleurent aussi) à la Quinzaine des réalisateurs, où il avait présenté Nuvem (Le Poisson-lune) en 2011. Deux films tournés avec des acteurs non professionnels dans le bidonville créole de Lisbonne, imprégnés d’un réalisme magique qui détonne dans le tout-venant de la production helvétique.
Le jeune auteur n’est pas moins surprenant: une allure de voyou plutôt que de «cinéphile cinéphileux», selon son expression, mais une idée déjà très sûre de son art, et une indépendance farouche face au formatage des écoles et de la profession. Au fil d’une conversation ponctuée d’amicaux «tu vois, mec?», le réalisateur de 26 ans apparaît animé par une candeur et un enthousiasme réjouissants. Par une formidable envie de cinéma surtout, forte d’un sens de l’image hérité d’une mère peintre et d’une vocation qui remonte à ses 10 ans. Avec la caméra vidéo familiale, il réalise alors ses premiers films tournés-montés avec ses cousins, puis quelques courts métrages autoproduits avant de rejoindre la société Thera Production à Lausanne et la Haute école d’art et de design de Genève (HEAD) à la fin des années 2000.
INFLUENCES MAJEURES
S’il déplore une sélection basée sur des critères intellectuels et se plaît à déjouer les contraintes académiques («au lieu de faire les choses en retard, j’ai pris de l’avance»), Basil da Cunha trouve son compte à la HEAD en suivant les ateliers des cinéastes Albert Serra, Pedro Costa et Miguel Gomes. «J’ai pu voir comment ces types travaillaient et j’en ai bien profité pour leur piquer quelques bonnes idées. La meilleure façon d’apprendre c’est de mettre la main à la pâte, et ça va encore plus vite avec des gens aussi incroyables. J’ai parfois gagné dix ans en une semaine! Parce que mine de rien, je parle un peu la même langue qu’eux: tous partent du réel, de la matière humaine.»
Ce n’est pas un hasard si deux de ses modèles (Costa et Gomes) sont portugais. Basil da Cunha est lui-même d’«origine portugaise», indiquent les notices biographiques. La mention l’agace un peu: «Je suis né et j’ai grandi ici. Mon père a fui la dictature de Salazar et il a rencontré ma mère en Suisse. Je suis donc lausannois, avec un pied au Portugal. Comme la plupart des enfants d’immigrés, je parle la langue et j’ai un lien très fort à la culture du pays: le foot, la bouffe, le sens de l’humour... Mais je suis vraiment devenu portugais en m’installant à Lisbonne. Enfin c’est relatif, puisque je vis dans un quartier capverdien où aucun Portugais ne va jamais!»
REBOLEIRA POUR UNIVERS
Ce quartier, c’est le bidonville de Reboleira. «Je ne suis pas allé là-bas pour tourner un film. Je ne cherchais pas un joli décor pour faire du cinéma social ou ethnographique», précise-t-il d’emblée. Parti en vacances à Lisbonne, il rencontre une fille dans le métro et décide de rester. Puis atterrit à Reboleira lorsqu’il se retrouve à la rue. «J’ai découvert là un endroit qui me sied à merveille. Il n’y avait que des personnages, pas un seul mec normal, que des fous. J’étais au paradis! Dans une journée, il se passe un milliard de trucs en plus parce qu’on est bien loin du métro-boulot-dodo.»
Le cinéaste en herbe y trouve un décor et de vrais personnages qu’il dirige à sa manière. «Je ne leur donne pas le scénario, mais seulement des indications sur l’enjeu de la scène. Après, c’est comme placer des gens autour d’une table pour faire en sorte qu’ils passent une bonne soirée. Et comme tout le monde est saoul, ça aide aussi», rigole Basil da Cunha en sifflant sa seconde caipirinha sur une terrasse genevoise. Aujourd’hui, il n’envisage plus de faire jouer des professionnels. «Certains metteurs en scène sont des dieux, ils adaptent la réalité à ce qu’ils ont imaginé. Pour moi, la réalité est plus forte, tout vient d’en bas. Je soigne mes dialogues, mais ce que mes acteurs peuvent dire est tellement meilleur. Face à de tels comédiens, Robert De Niro ou Harvey Keitel ne sont que des imitateurs.»
UN CINÉMA DE RÊVE
L’ami bien nommé Nuvem (Nuage) deviendra ainsi le protagoniste de son court métrage éponyme. C’est déjà un rêveur solitaire comme il les aime, en quête d’un poisson-lune pour ravir le cœur d’une femme. «Plutôt qu’un personnage qui serait représentatif d’un certain milieu, je préfère regarder celui que personne ne regarde vraiment, le marginal parmi les marginaux. Rêver est une faculté humaine dont il faut profiter.» Et quand il en appelle au «besoin universel de sublimer le quotidien par l’imaginaire» à propos d’Os vivos tamben choram, on devine la profession de foi – philosophique et esthétique – de celui qui considère la fiction comme la meilleure façon de capter la réalité: «Oui, je crois à la mise en scène, au regard – au cinéma, quoi! Comment on choisit de construire une idée, une sensation par le découpage, l’ellipse ou le hors-champ.»
Ce credo artistique exige un tournage aux conditions inhabituelles. Alors que celui de Nuvem s’était étalé sur trois mois (!), ses producteurs lui ont imposé onze jours et une méthode de travail plus traditionnelle pour Os vivos... «La vraie hiérarchie inutile du cinéma, avec un type qui est là juste pour faire le café, un autre pour ramasser un câble, etc. J’aurai quand même appris deux ou trois trucs au passage, mais je ne sais pas encore vraiment quoi!»
Pour son premier long métrage, un film noir toujours tourné à Reboleira, Basil da Cunha est dès lors revenu à un système de production plus libre. «Deux mois de tournage avec une scène par jour, et beaucoup de flexibilité. Quand on fait un cinéma qui se mélange à la vie, on se doit de la respecter. Et si un producteur dit qu’il me faut quatre techniciens de plus, je lui réponds ‘mon cul sur la commode, mec!’ Je sais exactement ce dont j’ai besoin.» Soit de moins d’argent, de davantage de temps et d’une équipe réduite. Pour tourner aussi sans attendre cinq ou dix ans et échapper au sort de tant de réalisateurs prometteurs broyés par l’écrasante machinerie d’un long métrage de fiction: «Au moment de passer au long, tous les gars qui ont des couilles les oublient à la maison et font un film super-standard.» On veut bien croire que Basil da Cunha aura évité cet écueil avec son histoire de truands actuellement en montage, qu’il décrit en usant de tous les superlatifs...





