Mardi, 21 mai 2013

«La population attend des réponses»: Anne-Emery Torracinta, PS

VENDREDI 01 JUIN 2012
J.-P. Di Silvestro

ELECTION PARTIELLE (I) La socialiste Anne Emery-Torracinta constate un discrédit de la classe politique et plaide pour un nouvel élan gouvernemental.

Elle avait tenté sa chance en 2009, mais la base lui avait préféré Véronique Pürro; elle a remporté cette fois-ci l’investiture. Anne Emery-Torracinta a la difficile mission, dans le cadre de l’élection partielle du 17 juin organisée à la suite de la démission de Mark Muller, de tenter de regagner le second siège socialiste au Conseil d’Etat perdu en 2009. Entretien.

En partant à la reconquête de son second siège au Conseil d’Etat, le PS, s’il remporte son pari, provoquera un changement de majorité. La majorité gouvernementale passera à gauche. N’est-ce pas un peu risqué vu la majorité de droite qui est celle du Grand Conseil?

Anne Emery-Torracinta: Notre démarche doit être inscrite dans un contexte plus large. Celui de la conquête d’une double majorité, au Conseil d’Etat mais aussi et surtout au Grand Conseil lors des élections cantonales de 2013. Et cette double majorité, c’est bien durant cette élection partielle de juin qu’elle se joue.

On voit que la gauche gagne quand elle est unie. Ce qui est actuellement le cas. Mais il est vrai que l’enjeu de 2013 n’est pas entre les mains du PS. Un basculement du Grand Conseil passe par une unification de la gauche du PS.

En attendant, d’ici à 2013, vous vous retrouverez avec un parlement cantonal hostile...

Historiquement, la marge de manœuvre du PS a de toute façon toujours été faible. Mais nous pensons qu’il faut donner un certain nombre de signaux que la population attend. D’où cette campagne durant laquelle nous avons mis en avant deux thèmes: le logement et l’emploi.

La population souffre, elle attend un certain nombre de réponses. En dix-huit mois, d’ici aux élections de 2013, on aura le temps de donner des signaux clairs.

Y a-t-il, à votre avis, une érosion du capital confiance du gouvernement?

Il est de la première urgence que le Conseil d’Etat donne un certain nombre de réponses. Pour l’heure, celles-ci font défaut. Je pense qu’un changement de majorité donnerait un nouvel élan et permettrait ce genre de réponses.

Si les réponses de l’exécutif continuent à rester inaudibles ou décalées par rapport aux réalités quotidiennes des citoyens, cela apportera de l’eau au moulin populiste.

Vos adversaires vous qualifient de «dogmatique» pour vous refuser ce rôle de médiatrice politique!

Oui. C’est assez piquant quand on voit la dérive du Parti libéral-radical (PLR) et du Parti démocrate-chrétien (PDC), qui n’ont de cesse de courir après les thèses populistes. Si quelqu’un a un discours hyperidéologique, c’est bien la droite, qui a pourtant été au pouvoir quasiment sans interruption depuis la création de nos institutions. Excepté l’intermède de trois ans du gouvernement Léon Nicole (1933-1936) et la parenthèse de la majorité de gauche au Conseil d’Etat 2005-2009 ainsi que la courte majorité de gauche au Grand Conseil de la législature 1997-2001, la droite a eu tous les leviers entre ses mains. Les gens qui disqualifient le système politique, renvoyant droite et gauche dos à dos, oublient un peu trop vite cela.

L’actuel Conseil d’Etat, y compris dans sa composition progressiste, prend des positions à l’encontre de celles du PS. Par exemple, sur les régies publiques ou les hautes écoles spécialisées (HES).

Pour les HES, je n’ai pas encore eu connaissance du contenu de ce nouveau projet de loi. En revanche, pour les régies publiques, le PS a été à la pointe du référendum. Charles Beer (magistrat socialiste, ndlr) respecte la collégialité gouvernementale en soutenant cette loi. Mais, précisément, en cas de bascule de la majorité, on peut espérer d’autres votes du Conseil d’Etat.

Sur le dossier scolaire, dossier fétiche du PS, les roses ont été davantage réactifs que force de proposition.

Ce n’est pas tout à fait vrai. Charles Beer a su prendre l’offensive. Mais, globalement, il est vrai que la tendance est au discours qui met l’autorité au centre du dispostif scolaire par rapport à une pédagogie plus progressiste héritée des années 1960. A l’époque, la réforme du système scolaire avait d’ailleurs d’abord été initiée par un radical, puis mise en place et développée par André Chavanne. Ce sont des cycles sur lesquels nous n’avons pas prise.

Le PS se fait aussi déborder sur la question de la sécurité, alors qu’il estime avoir une position claire à ce sujet.

Notre ligne directrice en la matière est fixée dans un document de cinquante pages qui a déjà deux ans.

Nous refusons le discours sécuritaire à tous crins à la mode. Mais nous ne sommes nullement aveugles face aux problèmes. Nous pensons qu’effectivement il convient de décharger la police de certaines tâches administratives pour qu’elle puisse aller davantage sur le terrain. Nous sommes résolument favorables à la notion de proximité qui a été mise à mal. Et nous n’avons pas de problème à ce que les multirécidivistes étrangers soient expulsés. Simplement, nous sommes conscients que le problème est complexe, qu’il n’y a pas d’accord de réadmission avec certains pays. A cet égard, le plan Maghreb d’Isabel Rochet est intéressant, il faut lui donner sa chance.

Par rapport à nos adversaires, nous prônons aussi un volet prévention. Nous examinons avec intérêt ce qui se fait à Toulouse, où un office dit de la tranquillité a été mis en place. Lorsqu’il y a des problèmes de voisinage, une centrale d’appels fait un premier tri et propose, c’est selon, soit une intervention en cas de problème grave, soit une réponse de proximité. Ce qui décharge d’autant la police. I

 

Priorité au logement et à l’emploi

Vous avez deux priorités: l’emploi et le logement. Pour prendre le second domaine, comment construire à Genève?

Sur ce point, je pense que le PS a des réponses tout à fait cohérentes et réalistes pour sortir de l’impasse dans laquelle nous nous trouvons. Mark Muller a axé toute sa politique en faveur des promoteurs immobiliers. C’est incroyable qu’il ait bloqué comme il l’a fait le rachat, par l’Etat ou par la Fondation pour la promotion du logement bon marché et de l’habitat coopératif (FPLC), de certains terrains du périmètre des Cherpines, sous prétexte que des privés étaient intéressés à faire de la promotion dans ce secteur. Nous pensons au contraire que l’Etat doit user de son droit de préemption sur certains terrains et mener une politique active en la matière. Nous pensons aussi que, si l’on aidait un peu les communes qui accueillent du logement – ce qui leur revient cher en matière d’infrastructures –, on résoudrait déjà bien des blocages.

L’emploi est revenu sur le devant avec l’affaire Merck Serono.

Comme pour le logement, on ne va pas tout résoudre d’un coup de baguette magique. Mais il serait assez simple de lutter davantage contre la sous-enchère salariale. Par exemple, en imposant la responsabilité solidaire aux entreprises qui sous-traitent des mandats et qui s’en lavent les mains. Si elles savent qu’elles pourront être poursuivies en cas de dumping, elles feront davantage attention. L’initiative des syndicats qui exige plus d’inspecteurs constitue aussi une piste intéressante.

Je trouve par ailleurs que le traitement social du chômage est déconnecté de la réalité. Il faudrait bien plus travailler avec les communes ou des organismes comme l’Œuvre suisse d’entraide ouvrière (OSEO), l’Office cantonal de l’emploi est trop éloigné des réalités du marché du travail.

Enfin, en termes de formation, les emplois de solidarité ne sont pas assez formateurs.

Comment vous inscrivez-vous par rapport aux critiques selon lesquelles la politique du Conseil d’Etat a surtout consisté à attirer du trading, des hedge funds et de la pharma?

Ce qui est important, c’est de conserver de la diversité dans les entreprises qu’on attire. On voit la volatilité qu’il y a à ne promouvoir que le haut de gamme. On doit davantage aider les PME qui, elles, par définition, ne peuvent pas se délocaliser sans autre.

Deuxièmement, je pense qu’il faut moins jouer la carte des allégements fiscaux, dont on voit qu’ils coûtent fort cher, mais plutôt celle des commandes publiques à ces PME. C’est une demande qui revient tout le temps. Pour aider au démarrage, une aide en la matière est souvent précieuse pour trouver une masse critique. Les marchés publics servent aussi à cela.

Enfin, au PS, nous sommes opposés à la sous-traitance à tous crins, qui semble être devenue la norme à l’Etat. Dans le nettoyage, on voit l’Etat se désengager et, à l’arrivée, on a des jobs précaires, avec des contrats à durée déterminée de trois mois en trois mois. L’Etat devient complice du dumping salarial, c’est intolérable. Propos recueillis par pbh

COMMENTAIRE

Favorite sur le papier

PHILIPPE BACH

Le deuxième essai sera-t-il transformé? Anne Emery-Torracinta n’avait pas été retenue par son parti en 2009. Pour plusieurs raisons qui tenaient autant à des rapports de force internes au PS que pour des considérations plus personnelles: elle était perçue comme trop centrée sur le social et quelque peu individualiste.

Force est de constater qu’elle a rectifié le tir depuis. Elle s’est notamment profilée sur des dossiers comme la fiscalité ou l’emploi. Avec une compétence certaine. Ajouté à cela un rapport de force électoral arithmétiquement favorable – la droite est divisée –, elle a de bonnes chances de l’emporter le 17 juin prochain.

Il est assez cocasse pour ne pas dire délirant d’entendre sur les bancs de l’Entente le reproche qui ferait d’elle une personne dogmatique. Ceci alors qu’elle se rattache bien plus à l’aile pragmatique du PSG. A la rigueur, on pourrait au contraire lui trouver un ancrage trop centriste ne lui garantissant pas suffisamment de bulletins du côté de la gauche de la gauche.

La critique des partis du centre en dit surtout long sur la dérive de feu le centre-droit. Dans une course à l’échalote, face à une extrême droite qui lui taille des croupières, ces partis sont tellement obnubilés par la lutte des places qu’ils en oublient d’où ils viennent et quelles sont leurs valeurs.

Et la critique traduit aussi un certain sexisme, quand bien même d’éminentes députées la font leur. Lorsqu’une politicienne refuse de se laisser intimider par les propos, eux bien dogmatiques, d’une droite qui n’a pour dernier horizon que le démantèlement de l’Etat, les cadeaux fiscaux et la chasse aux Roms, elle est disqualifiée et jugée cassante.

Or c’est l’une des qualités de la candidate socialiste. Elle parle haut et clair. Elle appelle un chat un chat et refuse la langue de bois. Son propos est bien social-démocrate et non marxiste-léniniste. Il est probable que le peuple s’en souviendra le 17 juin. Dans la mesure où plaider pour le rôle social de l’Etat et le respect de la dignité humaine devraient être un souci unanime. Mais, visiblement, tel n’est plus le cas.

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