Mercredi, 22 mai 2013

Les blouses blanches divisées

MARDI 29 MAI 2012

RÉSEAUX DE SOINS • Si plusieurs avantages du modèle soumis au peuple suisse le 17 juin semblent incontestés, la fronde est née au sein même de la profession médicale.

Personne ne critique le modèle qui consiste, pour les médecins, à travailler en réseau. Du moins ouvertement. Ses avantages semblent incontestés, en termes de qualité des soins et de maîtrise des coûts. La fronde, avec le lancement d’un référendum, est toutefois née chez les chirurgiens. Mais les tiraillements entre généralistes et spécialistes ne sont qu’un des clivages qui divisent la profession sur la loi soumise au peuple le 17 juin.
«Je ne peux pas voter ce projet», lance Joël Rilliot, généraliste à Cortaillod et membre du Réseau de soins neuchâtelois (RSN). Le fait de demander une quote-part (participation aux frais après épuisement de la franchise) plus forte aux assurés hors réseau est «antisocial»: le libre choix du médecin «sera réservé aux plus aisés».
 
La médecine libérale
Markus Truttmann votera également contre la loi. Mais pas en raison de son éventuel caractère antisocial. Il est secrétaire général de la Fédération suisse des chirurgiens (FMCH). A ce titre, il défend une médecine libérale qui, dans un esprit de concurrence, laisse la place à une pluralité de modèles. «Des réseaux comme Delta (Genève) ou Medix (Zurich) marchent bien, mais d’autres pas. Ceux-là doivent disparaître et non pas être soutenus par la loi», estime-t-il.
Comme les hôpitaux depuis cette année, les réseaux doivent être mis en concurrence, entre eux et avec d’autres modèles (télémédecine, HMO), poursuit Markus Truttmann: «La compétition est une meilleure voie vers la qualité que la mise sous tutelle des assurés, à qui on impose un seul système».
Albin Tzaut, généraliste à Bevaix et membre du comité du Réseau de soins neuchâtelois, n’a pas la même approche. D’accord avec son collègue Joël Rilliot sur le caractère antisocial de la quote-part différenciée («une maladresse», dit-il), il dresse un tableau très positif du modèle réseau. «D’abord, on peut négocier avec les assureurs: le rapport de forces est enfin rééquilibré».
 
Pratiques interdites
Plus important encore, selon lui: «Le fonctionnement du réseau oblige les assureurs à nous livrer leurs chiffres, que nous n’avions pas avant. On sait enfin ce que coûtent globalement les médicaments ou la physiothérapie, et dans quelles proportions. C’est indispensable pour réorienter certaines tendances dans la presciption».
Réorienter? Pour Markus Truttmann, avec la généralisation des réseaux, ce sont les assureurs qui imposeront ces réorientations, et ce sera d’abord en fonction des coûts: «La porte est ainsi ouverte au rationnement des soins», assure-t-il.
Vice-président de la Fédération suisse des patients, Jean-François Steiert n’est pas du tout d’accord: «C’est aujourd’hui que des assureurs achètent des cabinets médicaux et pilotent des réseaux HMO, sur la base de critères uniquement économiques. Dans la révision proposée, ces pratiques sont interdites». La gestion économique d’un réseau comprend effectivement une «coresponsabilité budgétaire» entre médecins et assureurs. Mais le budget annuel est calculé en tenant compte des économies réalisées grâce au système. Comme le patient est pris en charge d’un bout à l’autre de la chaîne thérapeutique, il n’y a plus de doublons dans les analyses ou les médicaments. «Il y a d’ailleurs une réassurance pour certaines situations», rappelle Albin Tzaut.
D’une manière générale, les réseaux engrangent plutôt des excédents. Aujourd’hui, la loi limite la répercussion de ces gains sur les primes: pas plus de 20% de réduction. Mais le bénéfice restant ne s’évapore pas: «Il va à des programmes de prévention ou à d’autres prestations qui ne sont normalement pas remboursées par l’assurance de base», explique Marc-André Raetzo, cofondateur en 1992 du réseau genevois Delta (qui compte aujourd’hui 365 médecins et 100 000 assurés). La remarque vaut aussi pour le Réseau de soins neuchâtelois (RSN) et ses 120 médecins, 
qui est passé de 800 à 6000 assurés en trois ans.
 
Charge psychologique
Albin Tzaut ajoute un autre élément: «Confronté quotidiennement à des situations individuelles difficiles, et pas seulement sur le plan médical, le médecin de famille subit une lourde charge psychologique. Les réunions régulières en cercles de qualité sont donc très bénéfiques». Généraliste à Peseux et membre du RSN, Dominique Bünzli ne voit pour sa part pas trop ce que la révision du 17 juin apportera de neuf aux réseaux actuels. Il rejoint bon nombre de médecins de réseaux qui, de ce fait, ne font pas campagne en vue de ce vote.
Jean-François Steiert s’en inquiète car pour lui, l’enjeu est important. La révision est un ensemble de compromis, qu’il a fallu dix ans pour mettre en place. «Revenir dès le 18 juin avec des propositions isolées de correctifs? Illusoire! Aucun élément n’est, à lui seul, incontesté. Seul l’ensemble a pu réunir une majorité».
C’est notamment le cas du renforcement de la compensation des risques entre assureurs. Un point sur lequel se rejoignent les partisans et la plupart des adversaires de la révision: cela mettrait pratiquement un terme à la «chasse aux bons risques» à laquelle se livrent de grands assureurs, au détriment de la solidarité. «On peut faire un décompte de voix: il n’y a pas de majorité aux Chambres fédérales sur ce point s’il est isolé du reste», assure le conseiller national. I
 
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