Nestlé suscite l’ire des syndicats
- Vous devez vous identifier ou créer un compte pour écrire des commentaires

INDONÉSIE • Le géant helvétique a licencié cinquante-trois employés qui avaient participé à une grève. L’un des exemples de la «Nespression» subie par les travailleurs dans le monde, expliquent des syndicats.
Les faits remontent à octobre dernier. Après avoir mené une grève de cinq jours pour réclamer l’application du droit de négocier leurs salaires, 53 employés de la fabrique de Nestlé Nescafé de Panjang en Indonésie ont été sèchement licenciés. Et ce, juste quelques heures après que le syndicat d’entreprise local, le SBNIP, avait trouvé un accord avec la firme suisse: en échange de l’arrêt de la grève, Nestlé acceptait d’entamer des discussions sur les rémunérations.
Du côté des travailleurs, le document a été signé le 5 octobre par Eko Sumaryono, le président du syndicat. Ce dernier a été mis à la porte le jour suivant, comme 52 de ses collègues, sur 89 salariés qui ont participé à l’arrêt de travail.
Aujourd’hui, l’Union internationale des travailleurs de l’alimentation (UITA) ne décolère pas. «Le message de Nestlé est clair: ‘N’osez plus jamais lutter pour vos droits!’», tempêtait Ron Oswald, secrétaire général de l’UITA, lors d’une récente conférence de presse à Genève.
Le syndicaliste a alors rappelé que de telles mesures de représailles contre les travailleurs sont contraires aux normes du Bureau international du travail (BIT), lesquelles garantissent par ailleurs le droit pour les syndicats de négocier les salaires. Hemasari Dharmabumi, représentante indonésienne de l’UITA, présente à Genève, a témoigné de la détresse des familles: «La plupart des employés ont passé quarante ans et ont plusieurs enfants à charge. Ils ne peuvent plus payer les taxes des écoles. Leur vie est devenue très difficile.»
Deux cents francs par mois
La lutte des salariés indonésiens de Payang débute en 2007 lorsqu’ils commencent à réclamer de pouvoir négocier des salaires. Car la paie de nombreux employés, d’un montant moyen de 200 francs par mois, ne suffit plus pour vivre. D’autant que, depuis une quinzaine d’années, les hausses salariales ne compensent de loin pas le renchérissement. Les rémunérations baissent en termes réels! Beaucoup de travailleurs ne comprennent pas non plus les raisons des écarts de salaires existants – jusqu’à 70% – alors qu’ils sont affectés aux mêmes tâches. Mais la demande des salariés se heurte à un mur du côté de la direction.
Depuis 2009, les travailleurs manifestent une fois par semaine dans les rues de Panjang pour obtenir l’ouverture de négociations. Un activisme peu goûté par la direction locale qui multiplie alors menaces, mesures de rétorsion, comme l’isolement des employés mobilisés et leur mutation.
Représentant les travailleurs, Eko Sumaryono s’était rendu en Suisse en octobre 2009 pour tenter de débloquer la situation et avait pris des contacts avec le syndicat suisse Unia. En vain...
Le ton est monté récemment entre l’UITA et Nestlé. «Nous n’abandonnerons pas jusqu’à ce que ces employés soient réintégrés. La lutte durera aussi longtemps qu’il le faudra», tonne Ron Oswald.
Accord en vue
Lors de son congrès, qui a pris fin le 18 mai dernier, l’UITA a réunit le soutien de nombreux syndicalistes de Nestlé dans le monde, qui se sont dit prêt à mener des actions, comme des arrêts de travail, en solidarité avec leurs collègues indonésiens. 80 000 francs ont aussi été récoltés pour soutenir les familles des salariés congédiés.
Face à la constitution de ce front, Nestlé pourrait être amené à faire des concessions. A l’heure où nous publions ces lignes, l’Union internationale des travailleurs de l’alimentation avait bon espoir de conclure un accord avec le géant veveysan dès le début de la semaine prochaine...
Nestlé, honte nationale
Nestlé pèse 100 milliards de francs en Suisse. Cela lui donne-t-il tous les droits? A entendre la multitude de critiques tranchantes des ONG et des syndicats à l’égard de la firme suisse, et à considérer le peu, voire l’absence, de réactions des milieux politiques, on pourrait penser que c’est le cas. La liste commence pourtant à s’allonger, et présente un aspect plutôt sinistre: ...«Cette grève était illégale»
Jointe par téléphone, la direction de Nestlé à Vevey nous demande de poser nos questions par courrier électronique. Elle n’y répondra pas. Une «déclaration» finit par nous parvenir. On y apprend au détour d’une phrase que la grève menée par les 89 travailleurs était «illégale». Une affirmation fermement contestée par les syndicats qui expliquent qu’en cas de vide conventionnel, ce qui était le cas en l’espèce, le droit de grève s’applique, et est garanti par les lois indonésiennes. On n’en saura pas davantage en revanche sur l’analyse juridique de la firme helvétique.
Un indice au sujet des raisons officielles du licenciement est donné dans la déclaration: «Les vingt-cinq collaborateurs qui ont décidé de retourner au travail dans les délais prévus par la loi sont toujours employés par la société.»
Pourtant, le syndicat local et l’UITA certifient que tous les employés ont repris le travail dams les délais convenus dans l’accord entre le syndicat et la direction. «La plupart ont repris le jour même de la signature de l’accord, le 5 octobre. Les salariés de l’équipe de nuit sont arrivés à l’heure mais ont été refoulés à l’entrée par les gardes de sécurité avant de recevoir leur lettre de ‘démission’», a témoigné Hemasari Dharmabumi, de l’UITA Indonésie.
Nestlé se montre toutefois prêt à négocier: «Nous continuons à explorer d’autres voies pour trouver un accord sur le statut de ces grévistes.» CKR
La «Nespression» sévit aussi ailleurs
Au Pakistan, la situation n’est guère plus réjouissante qu’en Indonésie. «Licenciements, menaces, fausses accusations qui on mené à des arrestations, agressions physiques de la part de managers. Voilà les réponses de Nestlé à la lutte de ses employés pour obtenir des contrats fixes», a déclaré Qamar Siddiqui Ul Hassan, représentant de l’UITA dans ce pays. Le syndicaliste se réfère à la mobilisation des travailleurs d’une des plus grandes fabriques de lait en poudre du monde, l’usine de Kabirwala, où les contrats temporaires, sans sécurité sociale, sont légion.
Autre continent, autre histoire: en externalisant ses services de marketing à un sous-traitant, Nestlé a entraîné en Afrique du Sud une péjoration des conditions de travail des employés qui œuvraient pour elle. Les jeunes travailleurs se sont alors organisés: «Nestlé a réagi en cassant le contrat avec le fournisseur de services concerné et en engageant un autre...», a déploré Katishi Masemola, du syndicat sud-africain de l’alimentation. CKR





