Mercredi, 22 mai 2013

Enfants des rues et journalistes

MARDI 01 MAI 2012
Danierick (à gauche), l’un des jeunes animateurs de Radio Estereo Libre, est de passage en Suisse afin de témoigner de la lutte des enfants du Nicaragua. cr
crh

NICARAGUA • A Jinotega, des enfants travailleurs des rues animent des émissions radio pour sensibiliser le public à leur réalité et à leur lutte. L’un d’entre eux est en Suisse.

«Tu veux un programme éducatif, créatif et dynamique? Ecoute-nous tous les dimanches de 11h à midi sur Radio Estereo Libre. La voix des enfants et des adolescents se fait entendre!» Le récepteur radio du vieux bus poussif reliant Managua – capitale du Nicaragua – au nord du pays commence à capter les ondes émises depuis le fond de la vallée de Jinotega vers laquelle se dirige le véhicule. Sur les ondes, Danierick Duarte Sobalvarro, 13 ans, se met à détailler le menu du jour: «Aujourd’hui, sur Radio Estereo Libre, nous continuons avec notre thème: les drogues, ainsi que les raisons qui poussent les enfants travailleurs à boire de l’alcool ou à sniffer de la colle...»
Tous les matins, ce très jeune animateur radio se lève aux aurores pour moudre le grain avec lequel sa mère prépare les tortillas, des galettes de maïs qu’ils vendent ensuite dans les différents quartiers de Jinotega, une ville d’environ 80 000 habitants, proche de la frontière avec le Honduras. Danierick se trouve actuellement en Suisse pour quelques semaines afin de témoigner de la lutte des enfants pour défendre leur dignité et leurs droits, à l’invitation de l’organisation helvétique E-Changer. Il sera le 3 mai prochain à Sion, le 8 à Fribourg et le 11 à Lausanne dans le cadre de conférences-débats1.

La journée débute à 4 heures
«J’ai commencé à travailler quand j’avais 9 ans pour aider ma mère qui débutait avec son petit commerce. Au début, je faisais les livraisons de 7 h à 10 h 30 du matin avant d’aller à l’école l’après-midi», explique le jeune Danierick Joel Duarte Sobalvarro. «Quand les affaires ont commencé à s’améliorer, il nous a fallu préparer plus de tortillas, c’est pour cela que je me lève à 4 h du matin pour aider ma maman à moudre le maïs; quand c’est terminé, je me recouche un moment, avant de partir pour la distribution. Je travaille généralement tous les jours de la semaine et aussi le week-end», précise-t-il.
Vivant dans la seconde région la plus pauvre du Nicaragua, le jeune garçon fait partie des trois cent mille enfants dont le travail est nécessaire à la survie des familles de cette contrée de l’Amérique centrale. Lorsqu’on interroge Danierick sur la relation qu’il entretient avec sa mère, il répond qu’il a de la chance d’avoir une maman qui lui permet d’étudier, qui le nourrit, qui l’instruit et qui lui laisse aussi certaines libertés.

Prise de confiance
«Les aliments de base coûtent de plus en plus chers et nous, les enfants, pouvons aider, mais sans être exploités», insiste-t-il. «Nous avons le droit d’aller à l’école, de nous amuser, de nous exprimer. Les enfants peuvent travailler comme je le fais, ça n’est pas un problème s’il n’y a pas d’autres solutions, mais le monde serait meilleur si chaque parent apportait l’amour et l’affection dont leurs enfants ont besoin, et si tous avaient accès à l’éducation», note-t-il en pensant à certains de ses camarades «moins chanceux».
Comme d’autres avant lui, Danierick entend parler un jour de la radio participative de Jinotega et de l’organisation dont elle fait partie. Il y a deux ans, lorsqu’il approche pour la première fois la section «communication» de l’association nicaraguayenne Tuktan Sirpi (petit enfant en langue misquito), les animateurs et responsables ont toutes les peines du monde à lui soustraire quelques paroles. Le manque de confiance en soi, les problèmes de langue, combinés à d’éventuels traumatismes, expliquent souvent ce type de blocage. Et pourtant, avec le temps, les enfants prennent leurs marques si on leur en donne l’opportunité. Pour Danierick, le changement est radical: s’exprimer en public ne lui cause plus aucune difficulté.
Cela fait presque vingt ans que Radio Estereo Libre collabore avec l’association Tuktan Sirpi. Cette dernière accompagne et encadre depuis 1994 les enfants et adolescents qui travaillent dans la rue et sur le marché, victimes de violence, d’abus sexuels ou encore de toxicomanies. L’équipe éducative, qui s’emploie à l’alphabétisation, au renforcement
scolaire, à l’insertion socioprofessionnelle, à la prévention et à la défense des droits de ces jeunes, compte 70 personnes et s’occupe de 2000 enfants. Petit à petit germe l’idée d’offrir aux jeunes travailleurs la possibilité de sensibiliser eux-mêmes la population de Jinotega à leurs problèmes quotidiens. Les enfants et ados deviennent responsables de plusieurs programmes de Radio Estereo Libre et, depuis 2006, les gèrent presque intégralement de manière autonome.

Apprendre un métier...
Les quelques adultes professionnels de Radio Estereo Libre qui les encadrent, lui et ses camarades, leur donnent l’opportunité d’acquérir de nouvelles compétences. Ils apprennent à parler en public, planifient leur emploi du temps, rédigent des notes de presse, préparent des questionnaires, mènent des entretiens, etc. L’existence, relativement récente, au sein de la section «communication» de l’association d’un poste de montage télé et de caméras a également ouvert la possibilité aux enfants de Jinotega de réaliser chaque deux semaines des sujets pour la télévision régionale, et même pour une chaîne nationale!

... et sensibiliser le public
L’engagement des jeunes communicateurs auprès des citoyens a ainsi profondément renforcé les efforts de sensibilisation, réalisés par l’association Tuktan Sirpi, auprès des adultes de la ville de Jinotega. Si certains considèrent encore ces enfants comme des bons à rien, mendiants et voleurs, cette perception semble avoir changé. Au Nicaragua, la radio demeure le moyen d’information le plus populaire – nul besoin de savoir lire ou de payer pour écouter son poste – et dans la région de Jinotega chacun a entendu parler des «enfants travailleurs de la radio», qui font d’ailleurs toute la fierté de leurs parents.
«Avec l’association, j’ai appris que j’avais des droits et que je pouvais les défendre», explique Danierick. «Je me suis aussi rendu compte que de nombreux enfants travaillent plus que moi, que beaucoup d’entre eux sont exploités, qu’ils portent des charges souvent trop élevées. Beaucoup d’adultes ont oublié qu’eux aussi ont été des enfants et croient qu’ils peuvent nous payer quand et comment ils veulent, alors que nous réalisons des travaux aussi pénibles que les grands!» En 2004, un mouvement de protestation a été lancé par les porteurs de marchandises pour réclamer une meilleure rétribution de leur travail ainsi que le droit de s’asseoir sur les chaises installées dans la gare routière pour se reposer. A la suite de ces revendications, le salaire des porteurs d’eau fut doublé. Les travailleurs indignés en question avaient entre 10 et 15 ans. I

 

«Nous ne cherchons pas à éradiquer le travail des enfants»

Lydia Palacios Chiong est coordinatrice de l’association Tuktan Sirpi qui accompagne et encadre des enfants et adolescents travailleurs de rue. Elle livre ici le sens de son travail.

Comment expliquez-vous l’existence du travail des enfants dans votre région?
Lydia Palacios Chiong: Ce phénomène a toujours existé au Nicaragua. Cependant, à partir de 1990, l’aggravation du contexte socio-économique dans le pays provoque la multiplication du nombre d’enfants devant travailler pour leur survie et celle de leurs familles. A Jinotega, c’est également le cas même si le contexte reste un peu différent. Il s’agit d’une région caféière, et se rendre dans les plantations avec les enfants fait partie des mœurs: la culture du café représente depuis longtemps un moyen pour les familles modestes de subvenir à leurs besoins, et tout le monde participe.
En ville, la situation n’est pas la même. Dans les années quatre-vingt, les familles et les enfants de Jinotega ont bénéficié de nombreux programmes sociaux mis en place par le gouvernement sandiniste, mais les programmes d’ajustements structurels imposés dès le début des années nonante ont par la suite appauvri le Nicaragua, y compris notre région. La guerre avec la «contra» [groupe armé soutenu par la CIA combattant la révolution sandiniste] a également forcé de nombreuses communautés établies en campagne à migrer en milieu urbain. C’est dans ce contexte que les enfants ont envahi le marché et les rues, comme vendeurs ambulants surtout, alors que jusqu’au début des années nonante ce phénomène était peu présent.

C’est dans ce contexte que vous fondez l’association Tuktan Sirpi?
Exactement, en 1994. Personne ne s’occupait de ces enfants travailleurs et la situation était devenue aussi grave qu’urgente. Dès 2003, nous avons concentré nos efforts sur le marché où le nombre d’enfants travailleurs – 600 à cette époque – ne faisait qu’augmenter. Je parle de petits ayant tout juste 8 ans, ou d’autres plus âgés, jusqu’à 17 ans. Nous avons très vite compris que chercher à éradiquer le travail des enfants n’avait pas de sens, car il s’agissait d’une question de survie pour eux. Par contre, nous voulions éviter qu’ils ne se fassent exploiter, et qu’ils puissent aller à l’école pour apprendre à lire et à écrire, s’amuser et se reposer de temps en temps, et aussi apprendre un métier digne.
Aujourd’hui, grâce au travail de l’association, les enfants obligés de travailler s’en vont lorsqu’ils ont terminé leur besogne. Ils se rendent alors en classe ou participent aux activités que nous organisons: alphabétisation, renforcement scolaire, danse, théâtre, cours de self-défense, etc. Ce qui est encourageant, c’est que cette jeunesse a pris conscience, petit à petit, de ses droits et elle exige aujourd’hui de meilleures conditions de travail à ses employeurs, du temps libre, un salaire juste et la possibilité d’aller à l’école. La quantité d’enfants exploités a diminué.

Votre but n’est donc pas d’éradiquer le travail des enfants?
Pas du tout, et je sais qu’il est difficile pour des personnes issues de pays riches, bénéficiant d’une situation plus stable et favorable, de comprendre cette position. Même si le travail des enfants est illégal dans notre pays, les conditions économiques actuelles au Nicaragua ne permettent tout simplement pas de supprimer le problème d’un coup de baguette magique.
S’il est vrai que l’éducation est gratuite depuis 2007 [et le retour au pouvoir du Front sandiniste de libération nationale (FSLN)], les élèves doivent tout de même se procurer des chaussures, un uniforme et des fournitures scolaires. A la rentrée des classes, les foyers doivent débourser une somme considérable (35 dollars) pour équiper chaque enfant. Nous parlons de familles nombreuses, de 5 à 10 personnes, qui plus est souvent sous la responsabilité d’une mère célibataire... Dans ces conditions, chaque membre de la famille doit participer pour trouver de quoi se nourrir. Les enfants le disent clairement: «J’y vais pour me payer mon uniforme!»
    Propos recueillis par CRh

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