Lundi, 28 juillet 2014

A l’école des malfrats de la camorra

JEUDI 26 AVRIL 2012
Roberto Garieri dans Gomorra, mis en scène par Philippe Lüscher à Pitoëff.
EMILIE BATTEUX

THÉÂTRE • Malgré des difficultés inédites côté production, la pièce tirée du best-seller «Gomorra» de Roberto Saviano a démarré à Pitoëff. Instructif.

Monter à Genève une pièce qui décrypte le fonctionnement de la camorra (mafia napolitaine) et ses liens avec les multinationales? Pas une mince affaire à en croire le metteur en scène Philippe Lüscher (lire notre édition du jeudi 19 avril). Pas même une affaire tout court, à voir la frilosité des sponsors. Et ce, malgré le succès d’un film primé à Cannes en 2008, d’un livre vendu à 5 millions d’exemplaires, et la curiosité logique qui entoure la création en français de ce Gomorra  pour la scène, à l’affiche du Théâtre en Cavale (à Pitoëff) jusqu’au 13 mai.
D’autant que la pièce, en dépit d’une allure un brin didactique, ne manque pas de suggestions ni d’un poignant qui ne devrait pas déplaire à ce public toujours plus nombreux à vouloir en savoir plus sur la camorra et ses rouages. Ni à ceux qui seraient curieux de voir comment s’adapte un roman-témoignage au théâtre.

Car côté scène, la bonne nouvelle c’est que ce Gomorra-là (adapté sur les planches dès 2006 par le metteur en scène italien Mario Gelardi et l’auteur Roberto Saviano, puis traduit par Daniel Menotti) n’est pas le livre. Ni même le film. Mais plutôt, malgré des personnages ressemblants qui réapparaissent, le «making of» de l’ouvrage, voire les dessous d’une investigation menée à la première personne par l’écrivain.
L’enquête détaillée qui est à la base – et le point fort – du roman a en effet été conduite par cet enfant du pays dans son entourage même et au péril de sa vie: l’auteur sera finalement mis sous protection policière permanente en 2006, lorsque ses prises de position publiques lui vaudront une condamnation à mort de la camorra.

Voici alors le jeune journaliste-écrivain approchant l’«ami» Mariano pour lui ravir les détails (chiffrables en millions de tonnes!) de son travail: la gestion complaisante du port de Naples, soit la plus grande passoire de marchandises illégales d’Europe. Puis Franco, l’«entrepreneur» qui depuis des années rembourre sans pitié les terres de la Campanie avec les déchets des industries du Nord pour trois fois moins que la concurrence («J’ai amené ce pays de merde en Europe» sera sa glaçante boutade).
Du côté des «exploités par les parasites» figure Pasquale, tailleur de talent que la camorra, avec ses ateliers illégaux et bon marché – appréciés surtout par les maisons de haute couture qui y reproduisent leurs modèles –, achèveront de dégoûter à jamais de son métier. Et ainsi de suite jusqu’aux pions du système: Pikachu, petit boss de quartier (convaincant Lionel Brady), et Kit Kat, qui par leurs actes racontent tout le désespoir d’une jeunesse abandonnée à cet univers social chaotique.
Au final, il y en aura pour tout le monde. «Je ne vous laisserai pas en paix» sera dès lors le serment du jeune écrivain condamné à la réclusion de la protection policière. Surtout que, pire que la mort, la diffamation frappe souvent ceux qui dédient leur vie au combat contre l’injustice.

 

Jusqu’au 13 mai au Théâtre en Cavale à Pitoëff, 52 rue de Carouge, Genève. Je-ve 20h30, me-sa 19h, di 17h. Rés. tél. 079 759 94 28 ou www.cavale.ch
Le 27 avril à 19h, avant la représentation, «Una serata contro la camorra», rencontre-débat animée par Cultura Italia - Sans Frontières, avec Corrado de Rosa, Laura Gravini et Nicolas Giannakopoulos.
Le 2 mai, à l’issue de la représentation, soirée débat animée par Fabio Lo Verso, avec Mario Gelardi, Guy Mettan et Philippe Lüscher.

 
Le Courrier
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