L’explosion de la mémoire… et son racket!
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ACTUALITES PEERMANENTES
Je me souviens des quelques livres rangés sur une étagère au fond de la classe, quand nous apprenions à lire. Je les avais dévorés vite fait et m’étais fait envoyer poursuivre mes acquisitions culturelles dans une bibliothèque municipale. Celle-ci était modeste, mais sa vingtaine de rayons, du sol au plafond, commença à me donner des doutes sur ma capacité à les explorer tous, même pendant de longues vacances durant lesquelles la lecture n’était que l’une de mes priorités. La fréquentation des bibliothèques universitaires et de celles des laboratoires me recentra dans mon rôle de fourmi chercheuse dans un cosmos de pages, pour la plupart inaccessibles et ou incompréhensibles, et nivela mes ambitions de culture au ras des pâquerettes.
Les technologies actuelles permettent d’explorer une partie croissante de ce cosmos culturel et de faire apparaître n’importe quelle page, et bien d’autres archives, sur le modeste écran qui fait face aux privilégiés qui y ont accès. Un accès à l’outil payant, et un savoir-s’en-servir, qui ne vont pas toujours de soi. Même peu doué et pas très riche, on peut ainsi explorer à volonté, de sa salle de bain, la poésie albanaise du Moyen Age, la physique des particules ou les techniques de chasse au morse des Inuits québécois. On est donc tenté de s’émerveiller d’avoir cet accès à toute la mémoire du monde, un vrai bonheur!
Malheureusement cette mémoire offerte est bien sélective et odieusement contrôlée par les marchands, même dans les domaines où la communication libre et gratuite est un facteur essentiel de réussite, comme dans la recherche et l’éducation. Pour prendre un exemple vécu, une partie essentielle de la formation des étudiants consiste à leur proposer des recherches bibliographiques. Ce qui devrait être bien plus facile que du temps où il fallait arpenter les rares bibliothèques accessibles. Aujourd’hui, si on localise plutôt facilement les articles ou livres pertinents, on se retrouve vite devant: soit, par chance, la possibilité de les télécharger gratuitement, et c’est le bonheur! Soit, plus souvent, face à un mur d’argent que l’on ne franchit qu’avec une carte de crédit mieux approvisionnée que celles de la plupart des étudiants. Certes, les grandes universités riches financent elles-mêmes les accès d’étudiants ou les achats de chercheurs. Mais c’est une situation très exceptionnelle qui privilégie outrageusement leurs ressortissants par rapport au reste du monde. Même dans les pays riches, l’enseignement secondaire ou professionnel, qui a les mêmes besoins, bénéficie rarement des mêmes moyens.
Cette marchandisation des ressources culturelles et scientifiques a les effets les plus désastreux sur l’éducation, la culture de tous et même, n’en doutons pas, sur l’économie (puisque c’est le seul langage que les abrutis néo-libéraux comprennent!). Elle est le fait des grands monopoles anglo-saxons de la diffusion scientifique. Ceux-ci rackettent d’abord leurs auteurs par des normes coûteuses, des frais de publication exorbitants et trient ce qu’ils publient selon des critères de plus en plus éloignés de la qualité du contenu. Dans un deuxième temps, ils rackettent leurs lecteurs par des coûts d’abonnement ou d’accès prohibitifs et en inondant leur produit de publicité vendue au prix fort, au milieu de laquelle on peine parfois à trouver ce que l’on a acheté. Une situation banale dans la presse commerciale? Certes! Mais nous sommes encore assez nombreux à penser que le libre accès à la science et à la culture est non seulement un droit démocratique essentiel mais aussi la seule utilisation rationnelle possible, à des fins de progrès, de notre mémoire multipliée.
* Chroniqueur énervant.





