«Gomorra» dérange jusqu’à Genève
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THÉÂTRE • Menace anonyme, pressions diverses, sponsors frileux: à voir dès demain soir à Genève, la pièce adaptée du best-seller de Roberto Saviano a bien failli ne pas être montée.
«Don’t make Gomorra.» Philippe Lüscher, metteur en scène genevois, l’assure: un billet anonyme flanqué de ces quelques mots, glissé dans une enveloppe fermée et non affranchie, a atterri dans sa boîte aux lettres à la mi-mars. Funeste plaisanterie ou tentative d’intimidation? L’artiste n’en saura sûrement jamais rien. Mais cette découverte lui a causé des sueurs froides, alors même qu’il prépare la représentation théâtrale de Gomorra à Genève, adaptée du best-seller de l’écrivain Roberto Saviano sur la mafia napolitaine. Joué pour la première fois hors d’Italie et en français, le spectacle est à l’affiche du théâtre Pitoeff, dès vendredi et jusqu’au 13 mai1.
Depuis 2006, année de parution du livre, Saviano vit sous escorte policière, sa tête étant mise à prix. A Genève, le climat est tout autre. Mais Philippe Lüscher n’en prend pas moins la menace au sérieux. Son avocat, un nom bien connu du barreau, lui a d’ailleurs conseillé de rester sur ses gardes, d’observer ses alentours, de noter tout détail suspect. «S’il se passe quoi que ce soit, je préviendrai la police», assure l’artiste, qui ne cède pas pour autant à la paranoïa.
Un armateur genevois
Au-delà de l’étrange missive, plusieurs éléments font croire au metteur en scène que le sujet dérange toujours. Et ce malgré le fait que Gomorra a déjà été lu par des millions de personnes à travers le monde.
A Genève se trouve notamment le siège international d’une des plus importantes compagnies maritimes du monde, la Mediteranean Shipping Compagny (MSC), dont le nom apparaît dans le livre de Saviano. La société y est citée pour son rôle dans la gestion du port de Naples, véritable plaque tournante du trafic de marchandises vers l’Europe, essentiellement en provenance de Chine. Selon l’auteur, des tonnes de vêtements, jouets, chaussures – originaux ou confrefaits – échappent à tout contrôle douanier dans ce «trou noir» du commerce mondial.
En début d’année, Philippe Lüscher a contacté la direction de MSC pour l’informer de la représentation de Gomorra à Genève. Deux rencontres ont eu lieu dans le courant du mois de janvier. «On m’a demandé certains détails sur la pièce et si je pouvais en fournir le texte ainsi que le contrat qui me lie à Saviano. J’ai refusé.»
Difficile financement
A ce moment, Philippe Lüscher n’a pas encore bouclé le financement de son spectacle. La firme l’interroge aussi sur la somme qui lui manque, raconte-t-il, laissant entendre une possibilité de sponsoring. «Avec quelle contrepartie? La présence du nom de la société les gêne visiblement.»
A MSC, Renato Bodi, chef de la communication, et Andrea Papalardo, chef du service légal, qui avaient participé aux discussions avec Philippe Lüscher, sont catégoriques: «C’est M. Lüscher lui-même qui est venu avec une requête de sponsorisation: ce n’est pas nous qui l’avons proposée. Pour examiner sa demande, nous avions besoin du texte de la pièce. Il ne nous l’a jamais envoyé.» Tout en suggérant au Courrier de laisser tomber l’article – «quel intérêt pour le public?» –, ils ajoutent être très étonnés de la manière d’agir de Philippe Lüscher: «C’est à se demander rétrospectivement s’il ne voulait pas nous faire chanter...»
En fin de compte, le metteur en scène est parvenu à finaliser son budget, non sans mal. In extremis, la participation de trois mécènes privés est venue compléter les subventions déjà obtenues de la Ville et de l’Etat de Genève ainsi que d’une poignée d’autres organismes. «A un moment, j’ai failli abandonner faute de moyens», jure Philippe Lüscher.
Il s’étonne en particulier de la frilosité des fondations, banques et financiers genevois. «J’ai pourtant écumé mon carnet d’adresses. Certains m’ont répondu ne pas vouloir entrer dans ces zones troubles, d’autres craignaient pour leurs clients italiens...» On est tenté de lui rétorquer que la récolte de fonds pour des projets culturels, qui plus est engagés, n’est jamais chose aisée, mafia ou non. Mais le metteur en scène, trente-cinq ans de théâtre à son actif, n’en démord pas: «Jamais je n’ai été confronté à autant de refus.»
«Contexte suisse inquiétant»
Sans jouer les héros, Philippe Lüscher met toutefois un point d’honneur à mener son projet jusqu’au bout. Car si les coups de filets policiers ont permis d’affaiblir considérablement les clans mafieux en Italie, l’activité criminelle, elle, persiste. De même que la peur, sur laquelle repose tout le «système». Ces craintes, fantasmées ou non, parviennent aussi à traverser les frontières, jusque sur les rives du Léman.
La Suisse, d’ailleurs, est loin d’être épargnée par les activités mafieuses, rappelle Nicolas Giannakopoulos, fondateur à Genève de l’Observatoire du crime organisé. Avec d’autres invités, suisses et étrangers, il participera à l’une des deux soirées débats organisées dans la cadre de la représentation de Gomorra. «Le contexte helvétique est inquiétant, note le spécialiste. Petit à petit, notre économie voit se développer des investissements à capital mafieux, dans l’immobilier ou le commerce. Grâce à sa stabilité, sa discrétion, ses banques, la Suisse est un terrain privilégié.»
Collaboration: Samuel Schellenberg
- 1. La version théâtrale de Gomorra a été écrite pendant la rédaction du livre, par Roberto Saviano lui-même et Mario Gelardi. Elle est a ensuite été enrichie au gré des écrits récents de son auteur. Du 20 avril au 13 mai, au Théâtre Pitoëff, 52 rue de Carouge. Deux soirées débats, les 27 avril et 2 mai. Informations: www.cavale.ch
Un épique voyage à Naples
Pour les besoins de sa pièce Gomorra, Philippe Lüscher est allé tourner des images à Naples en novembre 2011. Une expédition qui n’a pas été de tout repos, comme le raconte le metteur en scène. Depuis Genève, il a d’abord fallu trouver un relais sur place, pour organiser les tournages, demander des autorisations. «Nous voulions des images du port de Naples, des ateliers clandestins, des déchetteries sauvages...», explique Philippe Lüscher. Le premier candidat a renoncé, estimant la mission trop dangereuse, les deux suivants seront écartés pour d’autres raisons. Finalement, la quatrième personne sera la bonne: «Le voyage a été organisé en quelque jours.»
Mais une fois sur place, les choses s’avèrent plus compliquées que prévu. Impossible, par exemple, d’entrer dans le port de Naples. Des images seront tout de même captées, mais depuis le port touristique, juste à côté. «Nous avons par ailleurs renoncé à filmer des décharges sauvages, poursuit le metteur en scène. On nous a convaincu que c’était trop dangereux.» Visiblement, l’emplacement visé était «surveillé». En revanche, l’équipe a pu pénétrer dans un atelier clandestin de confection textile, comme il en existe une myriade dans la région. Avec ses travailleurs immigrés en nombre, alignés derrière des rangées de machines à coudre.
La dernière étape du voyage, aussi, s’est avérée épique. L’équipe veut des images de Casal di Principe, la ville où régnait le puissant clan des Casalesi et qui constitue le décor d’une grande partie du livre Gomorra. «Pour filmer, on nous a vivement recommandé de ne pas sortir de la voiture, relève Philippe Lüscher. On a découvert une bourgade fantôme, avec à peine quelques passants.» A l’entrée de la commune, pourtant, un large panneau «Bienvenue à Casal du Principe» accueille les visiteurs. A ses côtés, deux stands de souvenirs sont tenus par de jeunes hommes. «Nous avons voulu acheter des maillots du Napoli, le club de foot, probablement bien moins chers qu’en ville. Surprise: les deux vendeurs étaient gênés et se sont avérés incapables de nous indiquer le prix des marchandises! Pas de doute: ces types étaient des vigies, pas des commerçants.» MTI





