L’affaire UBS rebondit en France
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EVASION FISCALE • UBS France a servi de couverture à une véritable industrie de la gestion de fortune offshore, accuse Antoine Peillon. Le prélude à une nouvelle tempête politico-judiciaire?
Les affaires se suivent et se ressemblent. Comme aux Etats-Unis, UBS aurait mis en place un véritable système d’aide à l’évasion fiscale dans l’Hexagone. Grand reporter au quotidien catholique français «La Croix», Antoine Peillon affirme dans un livre sorti la semaine passée en Suisse1 que la filiale française d’UBS, créée en décembre 1998, a servi de couverture à une industrie de la gestion de fortune offshore.
Pour appâter les clients, UBS semble avoir usé des mêmes stratagèmes qu’aux Etats-Unis. Les manifestations mondaines organisées par la banque avaient pour but le rabattage de grosses fortunes des milieux du sport, du patronat ou encore du showbiz français. Des chargés d’affaires suisses auraient participé en toute illégalité à ce démarchage.
«Carnets du lait»
Selon Antoine Peillon, un manuel nommé «Security Risk Governance» énumérait les précautions à prendre: «Ne jamais avoir aucun nom de client sur soi», «connaître les manœuvres préconisées pour faire disparaître les données sensibles en cas de contrôle», «ne jamais utiliser le même hôtel que la plupart des employés de la banque», etc. Les ouvertures de comptes non déclarés auraient été enregistrées sous forme manuscrite (les «carnets du lait»), puis intégrées à une comptabilité informatique parallèle (le «fichier vache»).
Les avoirs des grosses fortunes et des grandes entreprises françaises dans des paradis fiscaux avoisinent les 590 milliards d’euros, calcule Antoine Peillon. Sur ce montant, 108 milliards fuiraient en Suisse. Le journaliste s’étonne de «l’inaction» de la justice française sur ce dossier. Et accuse les autorités de couvrir certains fraudeurs qui sont aussi de gros contributeurs de l’UMP, à l’instar de la milliardaire Liliane Bettencourt… Interview.
Les pratiques que vous dénoncez sont-elles encore d’actualité?
Antoine Peillon: J’ai des preuves qu’elles ont duré au moins jusqu’en juin dernier. Il s’agit de documents provenant de sources internes à la banque, parmi lesquels une liste de 120 chargés d’affaires suisses opérant sur territoire français, des copies des fameux «carnets du lait» ainsi que des comptes-rendus de rencontres significatives avec des clients potentiels à Roland-Garros. Il est frappant de découvrir qu’à l’interne, ces pratiques sont transparentes. Chez UBS à Zurich, il y a des personnes qui ont une vision complète de ce qui se passe en France.
La présence sur sol français de commerciaux suisses n’est pas un délit. Qu’est-ce qui vous fait dire qu’ils ont travaillé dans l’illégalité?
J’ai des comptes-rendus de leur travail, le détail de notes de frais ainsi que des échanges de mails avec la centrale en Suisse, rédigés dans une phraséologie complotiste. Tout ceci est absolument clair, et a d’ailleurs fait l’objet de commentaires de l’auditeur interne d’UBS France. Plusieurs plaintes ont été déposées contre UBS en France, et je viens d’apprendre que la justice a décidé de les instruire conjointement.
Vous ne craignez pas qu’UBS vous intente un procès?
Au contraire, je l’attends avec impatience! Ils verront sortir des choses qu’ils ne soupçonnent même pas.
Les déficits d’UBS France sont le signe, selon vous, qu’une partie de son chiffre d’affaires est occulte. La banque n’a-t-elle pas simplement eu des problèmes au démarrage?
Non. Hormis deux années avec un léger bénéfice, UBS France n’a réalisé que des déficits. Et ceux-ci sont moins lourds au démarrage qu’après. Entre 2004 et 2011, selon le Ministère du travail, la perte cumulée a été de 151 millions d’euros. Cette structure économique est typique d’une entreprise qui réalise son chiffre d’affaires autrement que de façon légale. Sinon, pourquoi le groupe UBS tolérerait-il aussi longtemps de tels déficits?
Avez-vous eu des difficultés à obtenir des informations en Suisse?
Pas du tout. L’une de mes sources chez UBS en Suisse – je l’appelle Beth dans mon livre – m’a donné accès à tout. Elle fait partie d’un petit groupe de personnes qui ont alerté les dirigeants d’UBS, parce qu’elles estimaient qu’il était dans l’intérêt de la banque et de l’Etat suisse de mettre fin à ces pratiques de voyous. Elles n’ont pas été écoutées.
Il faut voir que l’enjeu dépasse de loin la France. Selon les éléments que j'ai recueillis, UBS a mis en place le même système en Grande-Bretagne, en Allemagne, en Espagne ou encore en Grèce.
A mon sens, le dévoilement de ces affaires a quelque chose à voir avec la crise de la zone euro. Des pays comme la Grèce ne peuvent plus se permettre d’avoir un taux d’évasion fiscale de 30% alors que le chômage et les inégalités croissent, menaçant de provoquer une implosion sociale.
Vous accusez les autorités françaises, y compris judiciaires, de fermer les yeux. On ne connaîtra donc jamais la vérité?
J’ai bon espoir. La France est en période électorale. Tous les candidats promettent qu’ils régleront ce problème. A mon avis, il y en a un qui est moins crédible que tous les autres: le président sortant, qui n’est arrivé à rien malgré ses déclarations fracassantes sur l’évasion fiscale. Le blocage actuel est politique. En France, la monde judiciaire est subordonné au monde politique. I
- 1. «Ces 600 milliards qui manquent à la France», Antoine Peillon, Ed. Seuil.





