Mercredi, 22 mai 2013

La parole aux Roms

SAMEDI 31 MARS 2012
La Jonction, Genève. Maria et Vassili, bientôt parents.
Eric Roset

REPORTAGE • Le climat se durcit contre les Roms à Genève. Ceux-ci continuent de mendier malgré la répression. Mais la peur au ventre. Témoignages.
 

Les mots ne sont pas anodins. En deux semaines, l’UDC genevoise a publié quatre communiqués exigeant une tolérance zéro contre la mendicité des Roms, après avoir déposé une motion au Grand Conseil. Pour fermer les portes du canton à cette «faune sans aucune légitimité», il faudrait engager «cent fois plus de policiers». Le parti blochérien rivalise avec son nouvel allié, le MCG, qui réclame au Conseil municipal la fermeture des camps de Roms, «dépotoirs hideux», issus du «tourisme de la misère» géré par «des réseaux mafieux». Alors que l’élection complémentaire au Conseil d’Etat approche, les populistes fustigent le «laxisme» de Pierre Maudet et d’Isabel Rochat, voire leur «encouragement» à la mendicité. La virulence des termes est telle que l’UDC, hier, a publié une mise au point: «L’UDC n’est pas raciste.»
Ces offensives font suite à des articles de journaux et alimentent elles-mêmes les réactions médiatiques. Genève est-elle «inondée» de Roms et «envahie», s’interroge la presse, titillée par un constat: «les» Roms deviendraient «de plus en plus agressifs». Leurs demandes se font pressantes et des voleurs ont même avalé tout cru des saucisses dans un supermarché. Au cœur de la ville, à Plainpalais, cette armée de gueux a installé son «QG». Genève tremble. Genève a peur. Et l’UDC menace. Des milices privées risquent de se former si rien n’est fait.

Gardes à vue
L’«envahisseur»? En réalité, c’est lui qui tremble de peur. Au «square Hugo», une cafétéria à deux pas de la plaine de Plainpalais où les services sociaux offrent le déjeuner, Marodita, une petite femme ronde avec une écharpe autour de la tête, contient difficilement son stress et ses larmes. «Je retourne mendier, mais en marchant pour éviter d’être emmenée au poste. Hier, un policier m’y a conduite deux fois pour des gardes à vue de trois heures.» Dans le coin où sont attablés une dizaine de Roms, tous racontent par l’intermédiaire du traducteur leur crainte d’arrestations d’autant plus difficiles à vivre qu’elles les privent de leur pécule quotidien.
A les entendre, la police leur refuse parfois un verre d’eau durant les heures passées en cellule. Et il arriverait que l’argent soit saisi sans qu’une quittance soit délivrée. Marodita refuse toutefois de généraliser. Elle, comme ses compatriotes, a repéré lesquels parmi les pandores sont les plus durs. Hier, c’est «le Blond» qui l’a arrêtée. Aujourd’hui, elle prie pour ne pas croiser son chemin.
Alors que la police a initié une série d’opérations d’envergure contre la mendicité, des rumeurs circulent. «C’est vrai que la police va refouler tous les Roms dans deux semaines?», nous demande Andrea, une toute jeune femme aux yeux clairs. Certes, depuis des années, les pics répressifs se succèdent, mais depuis la mi-mars, fait nouveau, deux expulsions par avion auraient eu lieu.

Ventre rebondi
Maria, 18 ans, tue le temps avec son mari Vassili, 22 ans, en attendant leur rendez-vous juste à côté, au CAMSCO, l’unité de médecine migratoire. Sous son training Adidas, un ventre rebondi indique une proche maternité. Le fœtus a six mois. Après la consultation gynécologique, elle ira probablement faire le tour de la ville pour mendier, elle aussi en restant debout pour éviter le flagrant délit. «Je ne veux pas retourner en cellule. J’aurai mal aux pieds. Mais c’est pour le bébé que je suis là. Je veux qu’il soit heureux dans la vie, et pas qu’il mendie.»
Marodita, elle, sort la photo de ses deux filles, restées avec les grands-parents au pays. L’école, la nourriture, le logement et les problèmes de santé de l’une de ses enfants: voilà pourquoi cette femme seule est ici. Cet été, elle voudrait amener sa fille pour qu’elle puisse avoir accès à un médecin.
La veille au soir, nous avons rencontré Maria et son mari sous le pont qui enjambe l’Arve à la Jonction. Une cousine, Cristina, était aussi présente dans cet abri de fortune. A 29 ans, elle en fait dix de plus. Dans la région de Bistrita en Roumanie, elle vit avec les allocations pour ses trois enfants, 60 euros mensuels. Insuffisant. A Genève, elle peut espérer 10 ou 20 francs par jour si la police ne l’attrape pas.

«Du travail?»
Comme elle, Maria et Vassili, les Roms que nous avons rencontrés nous demandent si nous pouvons les aider à trouver un travail. «Même pour couper du bois à 10 ou même 5 francs de l’heure, précise Vassili. Cet été, j’ai essayé les vignes et la construction.» Mais en Roumanie comme à Genève, il n’y a rien pour eux. Du coup, ils mendient, malgré les conditions de vie, malgré la répression.
Enceinte, Maria essaye de faire attention à sa santé, «mais à quoi bon avoir chaud chez moi si c’est pour avoir faim?» Cristina enchaîne: «Ça pue ici et nous aussi, on sent mauvais, car on n’a nulle part où se laver. Une femme veut être propre! Mendier, c’est très dur, je pleure tous les jours et mes enfants me manquent.» Si la Ville ouvrait un abri d’urgence aussi en été, elle serait heureuse. Bien qu’une telle solution ne soit pas idéale. Promiscuité, accueil limité: l’abri PC des Vollandes est encore ouvert quelques jours, mais Maria et Vassili n’y dormiront pas cette nuit.
Et ce malgré «le froid, le débarrassage régulier du camp juste pour se moquer des Roms et le manque de sécurité, raconte Maria. Le soir sous le pont, il arrive que des jeunes en groupe nous agressent.» Coïncidence, une cannette de bière vole en direction des Roms. Vassili bondit et invective le pêcheur, déjà loin, qui a lancé le projectile.
Cette hostilité, ils la ressentent au quotidien. «A cause des journaux, les gens disent de moins en moins bonjour, déclare Cristina. On ne tape pas, on ne tire pas les sacs. Pourquoi ont-ils écrit que nous sommes agressifs? Peut-être y a-t-il certains jeunes qui volent, mais pourquoi nous traiter tous de voleurs?»

Stratégie culturelle
Au square Hugo, Andrea confie: «A la cafétéria de la Migros, la police municipale me déloge. Je ne suis pas une criminelle!» Le tableau n’est toutefois pas si limpide. Vassili, par exemple, a écopé d’une amende à La Chaux-de-Fonds pour s’être fait passer pour un sourd. Une façon d’apitoyer le chaland qui ne fait pas du tout rire les associations de sourds et muets et alimente le ressenti à l’égard des Roms.
L’association Mesemrom, qui défend cette population, en témoigne. La pétition lancée pour demander l’abrogation de la loi antimendicité – jugée inhumaine, inefficace et coûteuse – n’ira probablement pas au-delà des 4000 à 5000 signatures, difficilement récoltées, témoigne Sofie Lauer, membre du comité qui, comme d’autres militants, a fait office de défouloir. Pour désamorcer les tensions, Mesemrom met en place une stratégie culturelle. Depuis plusieurs années, l’association organise des fêtes pour favoriser la rencontre entre Genevois et Roms. Cette semaine, une soirée au son du manele, une musique traditionnelle, a été organisée aux Grottes. Des Roms dansaient en se tapant les mains sur les genoux et les pieds.
Une façon de sortir ces derniers de l’image réductrice de la mendicité. «On humanise l’autre, c’est aussi simple que ça», commente Thibaut Lorin, membre du comité. Ce week-end, dans le cadre de la pétition et à l’occasion de la 41e journée internationale des Roms, les Genevois sont invités à découvrir leur culture. Notamment à travers le groupe slovaque de musique et de danse Kesaj Tchavé, qui comprend trene enfants en difficulté à qui ce projet offre des perspectives.
Dans les cuisines populistes, le  ton est autre. On y réfléchit à passer à l’étape supérieure, en proposant d’amender aussi celui qui donne l’aumône. I

Samedi: 20h salle du Môle (rue du Môle 22), spectacle de Kesaj Tchavé suivi d’une soirée dansante sur musique manele. Dimanche: 14h30 espace solidaire Pâquis (49, rue de Berne), brunch puis représentation de Kesaj Tchavé à 16h.

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