Jeudi, 19 janvier 2017

Saigneurs de la presse

Lundi 24 octobre 2016

Connaissez-vous la famille Coninx? Non? Pourtant, chaque fois que nous lisons un journal de Tamedia – soit deux tiers des exemplaires distribués en Suisse romande –, nous leur versons une dîme. Ou davantage, car contrairement aux clercs de l’Ancien régime, ces milliardaires zurichois ne se contentent pas de taxer 10%, c’est un rendement de 15% à 20% qu’ils exigent.

 

Vendredi, le groupe appartenant aux Coninx a informé que vingt-sept postes seraient biffés dans les rédactions de 24 heures et de la Tribune de Genève. Soit seulement quatre de moins qu’annoncé en septembre, malgré la mobilisation du personnel et des lecteurs, et en dépit des inquiétudes exprimées par les pouvoirs publics. Tamedia annonçait le même jour la disparition de... 3,4 postes à la Berner Zeitung! Difficile d’illustrer plus clairement le mépris du groupe à l’égard de la lutte syndicale.

 

La crise de la presse a bon dos. Il n’y a qu’à comparer les 4 millions économisés vendredi par Tamedia avec les 334 millions de francs de bénéfices engrangés en 2015. Même le secteur des «publications régionales», annoncé en baisse par Tamedia, demeure profitable, avec une rentabilité avant impôts et amortissements, de 14,1% pour les six premiers mois de l’année1...

 

Au sein des deux quotidiens, il faudra pourtant faire sans 10% des effectifs, trois ans à peine après la dernière saignée. Les effets ne tarderont pas à se faire sentir. La réduction de l’offre originale et l’augmentation du stress renforceront la tendance à privilégier le people et la polémique plutôt que l’enquête et l’analyse, autrement chronophages. Les perdants seront les lecteurs et les acteurs sociaux, et plus largement la démocratie. Ces titres, après des années de concentration, étant localement en situation de quasi-monopole.

 

Les Coninx, en revanche, peuvent se réjouir, leur ascension au ranking des plus fortunés paraît irrésistible. Depuis 2011, leurs actions se sont appréciées de plus de 60%, expédiant les héritiers Coninx-Girardet au-dessus de la barre des 2 milliards de francs de patrimoine. On espère au moins que les communes de la Goldküste, qui les hébergent pour la plupart, y trouvent leur compte.

 

D’autant que le jeu de massacre continuera. L’accord passé entre les rédacteurs lémaniques et leur employeur ne prévoit l’arrêt des licenciements que pendant un an! Comme une funeste promesse. Avant probablement une vente juteuse à un groupe étranger, dont l’intérêt pour la santé démocratique de l’arc lémanique sera certainement aussi profond que celui des Coninx.

 

Car il serait injuste d’accabler la baronnie zurichoise. Son avidité est celle de n’importe quel potentat capitaliste du XXIe siècle. Le seul étonnement provient du fait que certains acceptent encore de leur confier l’avenir de la presse et du débat public.

  • 1. Il était de 22,9% pour l’ensemble du groupe (15,7% pour les publications régionales) durant la très fructueuse année 2015.
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