Samedi, 1 octobre 2016

Jean Claude Gandur dépose deux plaintes contre «Le Courrier»

Mercredi 13 janvier 2016
Jean-Patrick Di Silvestro

Le partenaire de la Ville de Genève pour le Musée d’art et d’histoire accuse notre journal de calomnie, diffamation et atteinte à l’honneur. «Le Courrier» maintient ses écrits.

Une plainte pénale doublée d’une requête civile, c’est peu dire que le portrait d’affaires publié dans Le Courrier du 16 mai dernier a déplu à son sujet. Le businessman et collectionneur suisse Jean Claude Gandur, sa fondation et son groupe Addax and Oryx (AOG) s’estiment diffamés et calomniés. Ils réclament – outre une sanction pénale contre l’auteur de l’article, Benito Perez, pouvant aller jusqu’à trois ans de prison – 20 000 francs pour «réparation du tort moral subi» plus 5% d’intérêts annuels et les frais de justice1. Les plaignants exigent de plus le retrait de l’article du site internet et «l’interdiction au Courrier de porter atteinte dans le futur à la personnalité» de l’homme d’affaires vaudois domicilié depuis peu à Malte.

Lire notre éditorial: Un travail d’information rigoureux et crucial

Qu’est-ce qui a valu si spectaculaire courroux à la vingtième fortune du pays? A la veille du débat au Conseil municipal de la Ville de Genève, qui devait avaliser le projet de rénovation et d’extension du Musée d’art et d’histoire (MAH), sur lequel les Genevois voteront le 28 février prochain et dont M. Gandur est l’un des partenaires financiers et artistiques, Le Courrier s’est fendu d’une double page décrivant les enjeux. L’un des angles était de présenter le mécène de cette pièce maîtresse de la culture genevoise.

Le portrait professionnel se justifiait d’autant plus que Genève s’apprêtait à lier son patrimoine muséal pour nonante-neuf ans à un personnage durement contesté au sein même du Conseil municipal et dont les entreprises ont aussi essuyé maintes critiques par le passé. Un travail d’information que Le Courrier mène avec rigueur depuis plusieurs années, puisqu’il est à l’origine du dévoilement en 2010 du contenu de la convention liant M. Gandur à la Ville de Genève. Et qu’il compte bien poursuivre durant les six semaines qui nous séparent de la votation populaire sur le MAH, malgré l’épée de Damoclès que représentent ces deux procédures.

Aucune révélation, mais des rappels

L’article résume – essentiellement sur la base d’enquêtes parues dans des médias suisse et internationaux recoupées avec des sources propres – la carrière de M. Gandur, sa formation et sa stratégie pour régater au milieu des majors du pétrole à la tête d’une société de taille moyenne, grâce aux relations interpersonnelles nouées par le patron vaudois, à sa politique de mécénat social et à sa spécialisation sur des terrains politiquement instables.

Aucune révélation, mais des rappels, comme ce premier grand succès d’Addax and Oryx, en 1998. L’entreprise de Jean Claude Gandur parvient alors à racheter une importante concession au Nigeria, avec l’accord du gouvernement du très corrompu Sani Abacha. Un régime qualifié par la justice suisse d’«organisation criminelle».
En 2000, deux importants ex-employés de la firme au Nigeria seront condamnés pour blanchiment par la justice suisse sans toutefois qu’Addax soit inquiétée. Puis le ministre nigérian du Pétrole de l’époque et un ex-cadre d’AOG subiront les foudres de la justice française en 2007-2009 pour des faits similaires.

Addax et Jean Claude Gandur, malgré d’autres polémiques ayant touché la société ou ses anciens employés, demeurent vierges de toute procédure judiciaire, rappelle toutefois l’article.

«Volonté de nuire»

Pour les plaignants, l’article, qualifié de «charge personnelle», serait «truffé d’allusions spécieuses quant à la provenance – prétendument ambiguë – de la fortune de M. Gandur» et autres «insinuations». Ils estiment manifeste la «volonté de nuire», s’appuyant sur le fait que notre journal avait déjà relayé par le passé des critiques à l’encontre d’Addax et même réalisé un «poisson d’avril» aux dépens de M. Gandur. Un «climat hostile» à l’homme d’affaires dont attesteraient aussi les comptes rendus des houleux débats au Conseil municipal, ou encore le relais d’une action symbolique du «groupuscule anonyme autobaptisé (sic) Coordination Climat Justice Sociale».

Légende ambiguë

Le Courrier, de son côté, rejette toute hostilité de principe contre M. Gandur et sa société mais s’estime dans son droit de porter un regard critique sur le secteur du négoce et de l’exploitation des matières premières, ainsi que sur un projet muséal d’une telle importance pour le canton.

Il considère en outre avoir respecté en tout temps la déontologie professionnelle. Concernant les activités pétrolières de M. Gandur, Le Courrier a exposé les faits à charge comme à décharge et a agi dans l’intérêt du public de connaître les activités d’un homme d’affaires devenu un important personnage public à Genève.
Dans une volonté d’apaisement, Le Courrier a proposé à M. Gandur de livrer son point de vue en toute liberté dans nos colonnes, ce qu’il n’a pas souhaité.

Nous avons également reconnu et regrettons publiquement que la légende de la photo accompagnant l’article – «Jean Claude Gandur, plusieurs fois soupçonné, jamais condamné» – telle que parue en version papier le 16 mai, puisse être mal interprétée. L’article n’affirme à aucun moment que M. Gandur aurait été poursuivi en justice pour des faits de corruption ou de blanchiment. Au contraire, il rappelle le passé judiciaire sans tache du milliardaire vaudois.

Pour le reste, Le Courrier maintient le contenu de l’article incriminé et se donnera les moyens de défendre devant la justice le sérieux du travail effectué et son droit à l’information critique. I
 

  • 1. L’action civile est intentée contre la NAC (éditeur du Courrier), la rédaction en chef et l’auteur de l’article.
En lien avec cet article: 

«De quelle marge disposons-nous pour pratiquer notre métier?»

Comment avez-vous réagi à la double plainte de Jean Claude Gandur? Benito Perez: Nous avons été surpris. A aucun moment, M. Gandur ou ses représentants n’ont tenté de prendre contact avec nous pour demander un droit de réponse ou des rectifications dans le journal. Soyons clairs: les plaignants sont dans leur droit en portant l’affaire devant la justice s’ils s’estiment lésés. ...

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«Vous relaterez nos propos à vos risques et péril!» C’est en référence aux plaintes de Jean Claude Gandur contre Le Courrier que Robert Cramer, ironique, a ouvert mercredi la conférence de presse du comité référendaire contre le projet d’extension-rénovation du Musée d’art et d’histoire (MAH). Le 28 février, les citoyens de la Ville de Genève se prononceront ...

Les plaintes contre «Le Courrier» laissent au mieux perplexes les partis

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Un travail d’information rigoureux et crucial

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Le procureur classe, M. Gandur recourt

Les deux procédures, pénale et civile, vont leur chemin. Après le dépôt des plaintes début juin, l’action civile a débuté en août par une audience de conciliation. La procédure, automatique, s’est achevée en septembre sur un constat d’échec, avant qu’une seconde tentative, informelle, ne s’interrompe à son tour le mois dernier. Raison pour laquelle Le Courrier a attendu ce jour pour informer ses lecteurs de la procédure engagée contre lui.

Sur le plan pénal, le Ministère public genevois (MP) a requis dès l’été des «observations» à l’auteur de l’article. Sur cette base et après analyse de la plainte, le procureur général, Olivier Jornot, a rendu le 24 novembre dernier un verdict de non-entrée en matière contre lequel Jean Claude Gandur a recouru.

Dans son ordonnance d’une dizaine de pages, le MP relève que l’honneur de M. Gandur et de son groupe AOG a effectivement pu être «touché» par l’article et que celui-ci propage bien des «suspicions de corruption». Mais, au vu de l’intérêt public du portrait, du sérieux des sources et de la bonne foi de l’auteur, les charges de diffamation et de calomnie ne peuvent être retenues contre lui. «Il est démontré, écrit le procureur général, que Benito Perez a accompli les recherches que l’on pouvait attendre de lui et qu’il pouvait légitimement s’interroger sur l’existence de telles pratiques au sein d’AOG, qu’il a justement présentées comme une suspicion et non comme une vérité établie.» CO

 

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Le Courrier
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