Dimanche, 28 août 2016

La mobilisation ne faiblit pas

Vendredi 30 janvier 2015
Jean-Patrick Di Silvestro

FONCTION PUBLIQUE • Hier, environ trois mille manifestants ont bravé la pluie pour défendre les services publics et leurs employés. Le mouvement est appelé à durer.

Le cortège termine son parcours sur la promenade de la Treille. Alors que la nuit vient de tomber, on distingue surtout le nombre impressionnant de banderoles et de drapeaux au dessus des silhouettes trempées et frigorifiées. A quelques mètres de là, les députés genevois sont en pleine session. Haranguée, la foule se met soudain à hurler en direction des fenêtres de l’assemblée. Si les revendications du cortège sont multiples, elles se regroupent toutes sous une même bannière: le refus des mesures d’économies qui péjorent les prestations publiques et les conditions de travail des fonctionnaires.
Les organisateurs affichent leurs sourires. Au début de cette journée de grève, ils n’étaient pourtant pas optimistes. Ce jeudi, durant toute la matinée, de nombreuses actions ont été menées dans la plupart des services de l’Etat et du secteur subventionné. Plus de 500 travailleurs se sont ensuite réunis à 14h30, au Palladium, pour une assemblée. Le défilé qui a suivi s’est progressivement étoffé – gonflé notamment par la présence massive des collégiens – avant de rassembler environ 3000 manifestants le long des rues Basses. Tout autant que lors du précédent débrayage, le 16 décembre dernier. «Une telle présence est exceptionnelle», déclare Patrick Flury, président du Cartel intersyndical. «Nous ne sommes pas en période de vote du budget. C’est une mobilisation sur le fond, pour défendre l’ensemble du service public.»

Les difficultés de faire grève
Dans les rangs, les enseignants sont les plus représentés, suivis par les agents de police. Autour d’un chariot transportant une infirmière à dix bras, seule une vingtaine d’employés des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG) tentent de se faire entendre. «Nous avons tellement de travail que très peu de nos collègues peuvent faire grève. Aux HUG, le service minimum, c’est tous les jours», déplore une employée qui a rejoint le cortège juste après son service. Durant la journée, des badges étaient toutefois accrochés à leurs blouses, par solidarité. Selon Corinne Béguelin, secrétaire syndicale au SSP, la situation est dramatique: «L’hôpital sort de deux plans d’économies drastiques. Il n’est plus possible de diminuer encore le personnel, alors on augmente la charge de travail. Sauf pour le secteur privé, où dix infirmières viennent d’être engagées.»
Les employés de l’Hospice général rencontrent les mêmes difficultés que les infirmiers. En rejoignant le cortège, ils ne sont qu’une dizaine à faire grève. «Les dossiers débordent, précise l’un d’eux. Nous nous occupons de personnes en difficultés. Personne ne va faire le travail à notre place.»
D’autres services apparaissent dans la foule. Ici, une banderole est portée par des bibliothécaires. Plus loin, ce sont les employés des maisons de quartier qui font grève. Plus d’une vingtaine d’entre elles sont restées fermées aujourd’hui. Des animateurs socioculturels fustigent le projet SCORE et la dévaluation de leur fonction. Des éducateurs spécialisés aux employés de l’Office cantonal de l’emploi, en passant par les gardiens de prisons: le mouvement est global.

Le budget 2016 dans le viseur
En organisant ce débrayage peu de temps après le précédent, les syndicats ont souhaité maintenir la mobilisation. Davide De Filippo, du SIT, prévoit «une lutte de longue haleine». Très bientôt, les comptes de l’Etat pour l’année 2014 seront dévoilés par le gouvernement. Au Palladium, les orateurs ont souhaité que les éventuels excédents soient alloués au rétablissement des mécanismes salariaux, et non à la dette. Ils ont également appelé à de vraies négociations à propos du projet SCORE. La réforme sur la fiscalité des entreprises a été citée par un enseignant: «Un cadeau de 600 millions au plus riches, il faudra se battre.» Par ailleurs, le budget 2016 est d’ores et déjà dans la ligne de mire des syndicats.
Afin de mobiliser le plus largement possible, l’image de la fonction publique doit être revalorisée, ont argumenté certains. Pablo Cruchon, secrétaire de Solidarités, estime qu’un travail de fond reste à effectuer «pour expliquer le lien entre la fiscalité, le budget et leur impact sur les prestations à la population». Pour Patrick Flury, ce combat concerne tout les travailleurs: «La fonction publique est le dernier bastion de lutte contre la dérégulation du marché du travail, y compris pour le secteur privé.» I

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Quelque 3000 employé-e-s de la fonction publique ont défilé hier dans les rues de Genève. La grève a surtout été suivie dans le domaine de l’enseignement – plus particulièrement à ­l’école primaire et au cycle d’orientation – et dans la police. Une mobilisation sans doute insuffisante au regard des enjeux. Mais cela s’explique aussi par la cure d’austérité ...
 

Elèves et professeurs font l’école buissonnière

Majoritaires à l’assemblée générale du Cartel intersyndical et dans le cortège de manifestants, les enseignants genevois ont débrayé en masse hier, en particulier en primaire et au cycle d’orientation où près de la moitié d’entre eux se sont mobilisés. C’est toutefois moins qu’en décembre dernier où le taux de participation dépassait les 60%. La mobilisation a été suivie dans une moindre mesure au postobligatoire avec seulement 10% de collaborateurs en grève. Plus de mille collégiens sont également descendus dans la rue pour affirmer leur soutien à la fonction publique et dénoncer la réforme du postobligatoire.
Pour beaucoup de professeurs, la menace de coupes budgétaires au Département de l’instruction publique vient s’ajouter à une série de problèmes quotidiens: classes surchargées, augmentation des tâches administratives, manque de moyens et de reconnaissance. «La coupe est pleine et on veut encore nous pressuriser», s’insurge un maître de primaire lors du point de situation au Palladium. «L’école inclusive, l’introduction du mercredi matin, tous ces changements nécessitent des moyens supplémentaires, renchérit son collègue. Et ils font actuellement défaut.» Lors des prises de paroles, nombre de collaborateurs rappellent l’importance de mener une lutte de front uni, au-delà des actions sectorielles. «La grève des notes au postobligatoire commence à porter ses fruits mais le combat n’est pas fini», précise Bilal Ramadan, président de l’Union du corps enseignant secondaire genevois. Cette grève est suspendue dès aujourd’hui dans l’attente de nouvelles négociations.

«Plus de la moitié des 168 écoles primaires du canton sont en grève», salue Laurent Vité, président de la Société pédagogique genevoise. «Un service minimum a toutefois été instauré en faisant appel à des remplaçants.» Maître à l’école Carl-Vogt, où la mobilisation est suivie à 70%, Philippe témoigne d’une dégradation des conditions de travail après trente ans de carrière. «Quand on voit de jeunes professeurs jeter l’éponge, il faut se poser des questions. On ne peut pas continuer à faire plus avec moins.»
Au cycle d’orientation, la mobilisation varie entre 20% et 80% selon les établissements. Réunies devant le Palladium, trois jeunes enseignantes au cycle des Colombières, à Versoix, s’apprêtent à rejoindre le cortège, ballons à la main. «Les restrictions budgétaires risquent de fragiliser davantage les jeunes en difficultés, déplore Tamara. Avec des classes bondées, l’élève qui n’arrive pas à suivre coule. C’est déjà assez compliqué aujourd’hui.» «Les autorités n’ont aucune connaissance de la réalité du terrain pour prendre de telles décisions», souffle Tania avant de disparaître dans la foule.

Dans le cortège des grévistes, les étudiants ne sont pas en reste. Massés autour d’une pancarte géante, des élèves du collège Voltaire égrènent des slogans en faveur d’une «école publique de qualité» et contre une «école élitiste qui sélectionne à tout-va». «Notre action va de pair avec celle de nos professeurs, lance une collégienne. On a tous à y gagner.» Au total, des élèves de huit collèges et de l’Ecole de culture générale Jean-Piaget ont débrayé durant toute la journée. SRO

Des policiers grévistes menacés de licenciement

La grève du zèle des policiers n’a pas eu lieu. Hier matin, à 6h30 à la Praille, plus d’une centaine de gendarmes en congé ont attendu leurs collègues en service afin de mener une action «sympathique» auprès de la population. Ils souhaitaient effectuer des contrôles d’identité aux abords des routes, tout en distribuant des barres de chocolat et des tracts résumant leur colère. Or des officiers, présents dans les différents postes de police du canton, ont empêché le personnel en service de rejoindre le mouvement. Selon l’Union du personnel du corps de police (UPCP), des menaces de licenciement ont été proférées. Les gradés ont également listé les agents qui souhaitaient participer à l’action syndicale.

«Nous avons prévu cette action car le service minimum qui nous est imposé durant les grèves est tellement important qu’il rend la participation de la police presque impossible», a expliqué Christian Antonietti, président de l’UPCP. Les trois syndicats actifs au sein de la profession ont marqué leur désaccord avec l’attitude de leur hiérarchie et du Département de la sécurité. «Une attaque flagrante contre nos droits constitutionnels», a résumé M. Antonietti. Au final, la centaine de policier en congé ont distribué près de mille barres de chocolat au centre-ville.
Monica Bonfanti, cheffe de la Police genevoise, réfute toute menace de licenciements: «Nos états-majors ont simplement rappelé le cadre dans lequel le droit de grève doit s’exercer. Soit les collaborateurs décident de ne pas travailler et les heures sont alors retenues sur leur salaire, soit ils prennent congé. Lors d’une grève du zèle, ils sont en uniforme pour effectuer une mission qui n’a pas été décidée par la direction. Ce n’est pas acceptable.»

La police se bat depuis plusieurs mois contre le projet SCORE qui vise à réformer l’échelle salariale de la fonction publique. «Un projet opaque qui va baisser les bas salaires et augmenter ceux des cadres de l’Etat», a relevé Daniel Weissenberg, du syndicat de la police judiciaire. ELE et SRO

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