Samedi, 28 mai 2016

La face cachée de l’intégration

Mardi 11 novembre 2014

GENÈVE • «L’école inclusive a un coût» – et les enseignants paient la facture. Laurent Vité, président de la SPG, revient sur la politique d’intégration des élèves à besoins spécifiques dans le cursus ordinaire.   

Un article de l’édition du mardi 4 novembre dernier montre les bienfaits de l’expérience de la classe intégrée du Cycle d’orientation de Montbrillant1. Et c’est bien! Quand les pratiques donnent des résultats positifs, on aurait tort de ne pas le dire. D’autres classes intégrées au CO et à l’école primaire produisent également de bons effets et c’est tant mieux pour tous les élèves qui peuvent en profiter.

Cependant, cette pratique d’intégration, aussi positive soit-elle, ne doit pas devenir l’arbre qui cache la forêt. Elle constitue la vitrine du Département de l’instruction publique (DIP) dans le dossier de l’école intégrative, voire inclusive, mais toutes les tentatives de mieux intégrer les élèves à besoins spécifiques ne sont pas aussi neutres sur les plans humain et financier.

Certaines de ces classes intégrées fonctionnent parce que les enseignants acceptent de travailler plus que ce qui est demandé par le règlement pour un plein temps au primaire ou au CO. Cela a un coût sur l’équilibre entre vies professionnelle et personnelle des enseignants et, évidemment, un coût financier quant il faut les remplacer parce qu’ils sont épuisés. La charge de travail est trop importante, simplement parce que le département et le parlement ne veulent pas engager les forces nécessaires pour réaliser le projet d’école intégrative.

Dans le primaire, le département vient d’ajouter l’accueil des élèves à troubles du spectre autistique (TSA) à la liste des actions qui contribuent à la construction de l’école inclusive. Dans ce cas loin d’être unique, le projet d’accueil de ces élèves consiste à mieux informer les enseignants sur les TSA. Si l’information est indispensable, elle n’est de loin pas suffisante. Les élèves sont inclus dans les classes avec un effectif ordinaire, alors que tout le monde s’accorde pour dire que ce sont des enfants qui demandent une attention accrue. Ainsi, pour les élèves atteints de TSA, on trouve toute sorte de renseignements sur le site du DIP Cap-Intégration. Mais rien (ou si peu) n’est proposé comme aide directe à l’enseignant pour gérer des situations de classe souvent très lourdes.

Mettons au crédit récent du département la stabilisation de la fonction d’assistant à l’intégration scolaire; un vrai bol d’air, mais qui mérite d’être largement étendu. Le parlement genevois a adopté la loi sur l’intégration des jeunes à besoins particuliers parce qu’il y a eu promesse qu’elle se ferait à coûts constants. C’est une illusion. Si la Société pédagogique genevoise (SPG) a toujours été pour cette loi et son règlement d’application, elle estime que sans l’engagement de postes supplémentaires, on n’arrivera pas à la concrétiser dans de bonnes conditions. La conseillère d’Etat l’a bien compris et a trouvé le moyen de stabiliser les assistants à l’intégration scolaire. Mais à quel prix?

En attendant plus de forces, les enseignants compensent, se débrouillent pour que ces élèves profitent au mieux de l’école ordinaire. Ils acceptent parfois des conditions de travail en classe difficile, parfois sous pression des directeurs, pour permettre à ces enfants d’être à l’école avec leurs camarades du quartier. On peut raisonnablement se demander si ce n’est pas au détriment de tous: de l’enfant intégré qui ne l’est pas dans de bonnes conditions, des autres élèves qui pourraient souffrir du manque d’attention de leur enseignant, et de l’enseignant lui-même qui s’épuise et dont la motivation à intégrer ces élèves à besoins particulier s’émousse.

Le concept d’école inclusive a été soumis à tous les départements. Mais la concertation traîne, probablement parce que tout le monde est en train de se rendre compte que l’école inclusive a un coût si on entend réellement permettre à tous les enfants, quelles que soient leurs particularités, de suivre leur cursus scolaire à l’école ordinaire. Qui va payer?

Pour l’instant, ce sont les enseignants qui paient de leur personne! C’est dommage, parce que leur investissement pour la scolarité de tous les élèves devrait être soutenu concrètement. C’est à cette condition qu’on pourra relever le défi de la mise en place d’une école qui n’exclut aucun enfant, ni aucun jeune.

  • 1. Cf. Cf. «Des élèves issus du spécialisé parfaitement intégrés au Cycle», R. Armanios, Le Courrier, 4 nov. 2014.
 

* Président de la Société pédagogique genevoise (SPG), le syndicat des enseignants du primaire.

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Portrait de Marie-Jeanne Accietto

Marie-Jeanne Accietto

Petit rectificatif:  «L’école inclusive a un coût» – et les élèves à besoins spécifiques paient la facture !

Je comprends que dans les fonctions de M. Vité, le bien-être des enseignants (dont je suis :-) prime et nous le remercions du souci qu’il porte à notre équilibre.

Mais qui se soucie de l’équilibre des enfants à besoins spécifiques ? Qui se soucie de faire respecter leurs droits ?

C’est tout de même eux les victimes du système !

M. Vité a certainement raison lorsqu’il parle de façade de la part du DIP de mettre en exergue les rares cas d’intégration (pas même d’inclusion !) que l’école genevoise se vante d’avoir mis en place après je ne sais plus combien d’années de discussions… Quelle performance !

Mais au fond discuter de quoi ? De savoir si les personnes handicapées peuvent aller à l’école ???? Ici, cela fait encore l’objet d’un doute ???? Si c’est l’aveu du gouvernement, alors nous sommes dans un Etat hors la loi !!

Au nom de quoi les enfants et les personnes en situation de handicap n’auraient pas le DROIT d’aller à l’école comme les autres ?

Quels sont les critères sur lesquels s’appuie notre Etat pour justifier cette politique ségrégationniste relevant d’un véritable apartheid ?

Je suis d’accord avec M. Vité sur le fait qu’il ne suffit pas d’informer - ce que se contente de faire le DIP pour l’accueil des enfants avec un TSA dans le système scolaire ordinaire - pour être prêts à recevoir un enfant autiste dans sa classe. Cela coule de source.

Mais M. Vité ne devrait pas non plus céder à la logique de l’instant  et se contenter de dire qu’au fond puisqu’il n’y a pas les moyens, qu’importe ce que deviennent ces enfants ! Parce que c’est bien cela dont il s’agit : pendant que tout le monde, au nom de son principe ou de sa croyance érigé en absolu, discutaille… nos enfants eux sont EXCLUS et entravés dans le développement même de leurs réelles compétences !

Mesure-t-on vraiment l’étendue de l’injustice que notre Etat est en train de faire vivre à des générations d’enfants autistes ?

Le discours ne doit certainement pas être réduit à une question de moyens, mêmes si ces derniers sont importants et que l’Etat devra s’y pencher. Mais AVANT CELA,  M. Vité, qui occupe tout de même une fonction importante dans notre société, ne devrait-il pas plutôt affirmer haut et fort que les droits de ces enfants sont bafoués plutôt que d’agiter le spectre de l’argent en affirmant «  que tout le monde est en train de se rendre compte que l’école inclusive a un coût si on entend réellement permettre à tous les enfants, quelles que soient leurs particularités, de suivre leur cursus scolaire à l’école ordinaire. Qui va payer? « 

Ce n’est pas la bonne question.

La bonne question est : comment un Etat de droit peut-il tolérer que des enfants soient exclus, marginalisés et victimes d’un discours aussi minimaliste que celui des moyens ?

Croyons-nous vraiment que la Suisse et en particulier Genève soit moins riche que d’autres pays qui ont mis en place une politique inclusive ? Ce serait amusant de le faire croire….

Si nous partons du droit, de ce qui est juste, les moyens suivront et on se rendra compte, comme ailleurs c’est déjà le cas, qu’en réalité l’école inclusive a un coût bien moindre que l’école de la politique ségrégationniste pratiquée aujourd’hui !

La question n’est pas celle de l’efficacité de l’école inclusive, de sa rentabilité ou de son coût, mais bien du droit de chaque enfant à fréquenter l’école de droit commun, sans discrimination.

La science ne peut donner de réponse absolue à la question de l’intégration scolaire. À l’époque de la Guerre civile américaine, Abraham Lincoln aurait-il dû exiger la preuve scientifique des bienfaits de l’abolition de l’esclavage ? Aurait-il dû consulter des experts, par exemple, un sociologue, un économiste, un analyste politique ? Bien sûr que non. L’esclavage n’était pas et n’est pas davantage aujourd’hui une question qui doit être tranchée par la science. C’est une question morale.

Bilken, 1985, p. 16 ; traduction de Vienneau, 2002

Nous comptons sur la prise de conscience de chacun pour faire du droit des enfants à besoins spécifiques une réalité.

Marie-Jeanne Accietto

www.autisme-ge.ch