Patrouilles de nuit
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L’autocollant «Policiers en colère» est partout dans le poste des Pâquis. Dans la centrale du 117, les gendarmes sont désabusés. Ils ne croient plus aux promesses de leur département de tutelle. Plongée dans leur univers, une nuit de mars, quelque part entre le nouvel Hôtel de police et certains secteurs chauds.
Photographies: Jean-Patrick di Silvestro
«La nuit sera calme»
«L’hôtel est plein, mais c’est calme!» lâche le premier lieutenant André Créchard après avoir raccroché son iPhone, qu’il tient comme le sixième doigt de sa main. Comprendre: la prison de Champ-Dollon ne va pas exploser cette nuit, d’après l’état des lieux de 19 heures. La soirée peut démarrer en douceur au NHP (nouvel Hôtel de police), situé à deux pas de la Parfumerie, 5 chemin de la Gravière. Le premier café n’en sera pas moins bien serré. L’agitation constante de son téléphone intelligent proscrit de toute façon la dégustation paisible d’un capuccino.
C’est que le policier Créchard chapeaute, ce samedi soir, la centrale d’appel du 117. Sous son commandement, les gendarmes de service sillonnent et surveillent le territoire cantonal. Le «capitaine du navire» peut compter sur un effectif relativement étoffé pour «tenir la République» jusqu’à 6 heures du matin. Un procureur et un autre officier de veille sont prêts à se faire réveiller en cas d’incident important. «Allo central?»

Cinq policiers reçoivent les appels à la centrale 117.
Un appel par minute
Les yeux rivés sur leurs six moniteurs, les cinq gendarmes de piquet enregistrent, trient, filtrent, listent. Pendus au téléphone ou à la radio, ils coordonnent les interventions de la police cantonale. «On est juste assez» – parfois ils ne sont que trois, se plaint l’un d’eux. Tous les appels du 117 arrivent ici, à raison d’un par minute en moyenne. A 20h39 le central a sonné un peu moins de cent fois depuis 19 heures.
«Un samedi soir quand la paye vient de tomber, qu’il fait beau et chaud et que vous avez en plus la pleine lune, ça peut aller jusqu’à six cents appels par nuit, qui donnent cent nonante-trois interventions, faites le calcul...», raconte le brigadier chef de groupe Martin1. En face des postes de travail, un immense mur d’écrans de surveillance domine la centrale d’urgence. L’œil des caméras, dont les «fameuses» Cyclope, scrute des bouts d’autoroute, le tarmac de l’aéroport, le rond-point de Rive, le carrefour de l’Etoile, ou la place des Nations, «au lieu de devoir mettre des gardes statiques devant les immeubles», explique le premier lieutenant André Créchard.
Ce samedi soir s’annonce tranquille, sûrement «parce-que des journalistes sont là». Une petite nuit en perspective qui n’empêche pas l’agitation palpable de s’installer dans cette grande salle obscure à l’ambiance feutrée. «Une personne décédée?» entend-on d’un côté de la salle. L’officier tend l’oreille: «S’il y a un décès, je dois y aller», confie-t-il sur le qui-vive. Fausse alerte. L’appel vient d’une pensionnaire de l’hôpital psychiatrique de Belle-Idée qui cherchait une oreille attentive.
Ce genre d’appels «sociaux» est récurrent, raconte un appointé en sirotant son thermos de tisane. La presse a relayé le cas d’une femme appelant plusieurs dizaines de fois par jour le central pour «se faire un flic», rappelle un collaborateur plus haut gradé. «Elle continue.»
«Ça prend une bonne partie de notre temps, renchérit le jeune. Ce n’est pas un travail de police. Il faudrait renforcer une structure comme la toute petite UMUS (Unité mobile d’urgences sociales), qui fait un super travail.» Pour André Créchard, il s’agit d’un «réflexe 117», alors même que la police a un numéro pour les non-urgences2. Soupirs.

Dans sa Volkswagen blanche, le premier lieutenant passe (presque) incognito.
Jongler avec les patrouilles
Un tiers des appels arrivant au 117 donnent lieu à une intervention qui mobilise au minimum une patrouille sur le terrain, soit deux gendarmes. «Contrairement à New-York, une patrouille genevoise s’occupe d’une intervention jusqu’au bout», souligne le brigadier Martin.
Au moment où il s’exprime, la patrouille 140 des Pâquis est coincée au poste sur un conflit «depuis cinquante-six minutes!». «Parfois, des collègues sur le terrain sont bloqués à régler une babiole, cela peut durer plusieurs heures. On passe notre temps à jongler avec nos patrouilles, comme de vrais logisticiens, s’exclame-t-il. De l’autre côté, il faut calmer les gens qui sont souvent dans des états d’excitation avancés pour pas grand-chose. Ils s’énervent vite au téléphone et n’ont pas beaucoup de patience, c’est Genève quoi!» Sourire entendu avec le chef.
A 22 heures, «les affaires reprennent». Un bruit de fond radiophonique rappelle que la communication avec les patrouilles est constante. Tous les secteurs sont «HS». C’est-à-dire? «Il reste deux patrouilles, une à Carouge, une à Onex. Mais Servette, Rive, Plainpalais, Pâquis et Cornavin sont bloqués sur des affaires», constate l’un des brigadiers chef de groupe désabusé. «Nous sommes le parent pauvre de l’Etat», illustre un autre collaborateur.
André Créchard est constamment au téléphone en train de régler des histoires. Par exemple, l’organisation d’une surveillance par un agent privé d’un jeune de la Clairière envoyé à l’hôpital. Le personnel infirmier lui a administré par erreur une surdose de médicaments. Puis il apprend que «deux lampes de poche suspectes» longent Champ-Dollon. Vérification faite, on saura au petit matin qu’il s’agissait... des gardiens. Les forces de l’ordre sont au taquet. Le policier en est d’ailleurs à son quatrième café.
Entre 19 heures et 6 heures, les cinq gendarmes de la centrale auront pris quatre cent trente et un appels et traité un peu moins de cent cinquante affaires.

Un homme est interpellé, soupçonné d’avoir abîmé quatorze voitures dans un parking de la Servette.
De la casse à la Servette
Au volant de sa Volkswagen blanche de fonction, l’officier Créchard passe incognito, pour le badaud uniquement. Car, «en dehors de la société, il y a deux catégories d’hommes, ceux qui l’attaquent et ceux qui la défendent. Les deux se reconnaissent», lâche le policier avec emphase en citant Victor Hugo dans Les Misérables.
Sa mission consiste à patrouiller un peu partout tout en gardant les yeux rivés sur son téléphone et l’oreille collée à la radio, prêt à mettre les gaz «si ça chauffe» dans un secteur. Avant d’embarquer, le chef s’est envoyé un Bounty, histoire de tenir le coup jusqu’à 6 heures.
Alors qu’il longe tranquillement la plaine de Plainpalais, «étonnamment calme», la radio crépite: «Un homme casse des voitures dans un parking à la Servette.» Chaud! Le policier sort son gyrophare et appuie sur le champignon. Au lieu-dit, on retrouve un branle-bas-de-combat de patrouilles, dont deux gendarmes de Patrol +, une des fameuses opérations ad hoc mises en place par l’Etat.
Des cris et de gros bruits métalliques remontent du parking. «Un des mecs s’est échappé, mais il en reste un à l’intérieur», s’essouffle un gendarme en sueur en remontant l’entrée Nord. Un autre surveille la sortie Sud, tandis que Créchard se précipite dans l’entrée principale. La brigade des chiens débarque pour mener le groupe au sous-sol, tous vêtus d’un gilet pare-balles.
Quatorze berlines abîmées et un homme à terre, qui a l’air de souffrir, ou de dormir. «Il fait semblant d’être mal», chuchote André Créchard, pariant que l’homme n’aura pas de papiers. Son profil? Un Maghrébin d’une trentaine d’années qui cherchait visiblement des valeurs. Le prévenu ne dira rien, sauf qu’il est algérien. Plus tard, au poste, un traducteur jure que son accent vient pourtant du Maroc. Mais il n’a pas de documents d’identité. «Typique», s’entendent les brigadiers. Créchard avait vu juste. L’interpellé sait que la Suisse et l’Algérie n’ont pas encore signé le protocole d’application relatif à l’accord de réadmission entré en vigueur en 2007. Le «colis» passera sa nuit au violon, puis sera confié au procureur dans la matinée de dimanche.
Sur place, les derniers gendarmes embarquent la vitre brisée d’une Volvo qui contient quelques taches de sang. Elle sera remise à la police judiciaire. La scène n’a rien à envier aux studios hollywoodiens, sauf que les résultats des analyses mettront deux mois à arriver... «Eh non, nous ne sommes pas Les Experts», lance l’une d’eux, se référant fièrement à l’éponyme série américaine.

Le poste des Pâquis est le seul à ouvrir vingt-quatre heures sur vingt-quatre.
Phénix, belle utopie
Sur les conditions de travail, règne un joyeux ras-le-bol au sein du 117. Les promesses de Phénix – le projet de réorganisation policière – suscitent des rictus peu déguisés.
Dans le tas des réformes prévues, les pandores ne croient pas à la réunification à court terme des centrales d’appel, ni à la création future d’une centrale d’urgence unique (117 - 144 - 118). «Je serai à la retraite depuis longtemps quand ce sera fait», plaisante le premier lieutenant. Un brigadier acquiesce. Il est particulièrement lassé par les effets d’annonce. «On nous en a envoyé des réformes. Le résultat? On change d’uniforme.»
Interrogé sur sa désillusion, un jeune appointé rétorque qu’il ne peut «même pas répondre à la question, car on ne nous donne pas de détails. On ne sait pas vraiment où on va.» Et d’ajouter que «l’effectif ne va pas augmenter et le boulot sera le même, quel que soit le nom des opérations». Nemo, Figaro, Hydra, Mousquetaires, Mercure, et tout récemment BAC (Brigade anticriminalité)...
Un peu plus tard, André Créchard pilote le briefing de «Patrol +» dans les sous-sols du NHP. Il explique, sans trop y croire, qu’il s’agit de «dégager un effectif attribué spécialement à marquer la présence dans les quartiers les plus sensibles afin d’appuyer le travail de Police secours». Une rationalisation des effectifs, en somme, police judiciaire comprise; ou douze patrouilleurs de moins dans leurs zones respectives. Nul besoin d’être un génie pour lire entre les lignes des quelques paroles échangées avec cet effectif spécial: l’accumulation des superbrigades, c’est de la poudre aux yeux, selon les policiers.

Cellule de dégrisement au CASTOR.
Les Pâquis dans le guidon
La nuit avec l’officier Créchard amène encore quelques surprises. Alors que les noctambules sortaient à peine des bars pour rejoindre boîtes de nuit et autres discos, la Volkswagen redémarre en trombe. Gyrophare.
Une rumeur de coups de feu entendus à la rue de Monthoux dans le quartier des Pâquis attire une vingtaine de policiers. Le déploiement des forces est très impressionnant pour une enquête de terrain qui ne donne rien. Impossible de trouver la source des tirs, malgré le témoignage de quelques «habituées du quartier». L’insouciance avinée des clients du bar d’à côté semble imperturbable à la vue des cinq voitures de police. Le premier lieutenant doute à un moment de l’existence de l’incident. Au moins «la présence policière a-t-elle calmé l’agitation noctambule du secteur», constate-t-il.
Crochet par le commissariat des Pâquis, seul à être ouvert vingt-quatre heures sur vingt-quatre sur la rive droite. Les lieux sont très négligés, les ordinateurs préhistoriques et la peinture défraichie. Une forte odeur d’urine et d’alcool se dégage des violons, qui s’avèrent extrêmement austères. Ne pas oublier que ces cellules sont censées «faire réfléchir».
Dans le long couloir «de septante mètres!» qui mène à la réception, on se promène en trottinette. Plusieurs autocollants «Policiers en colère» ornent le mobilier. Un exemplaire est savamment collé sur les fesses généreuses de la «leçon n°48» d’Aubade: «Eclairer son humeur ténébreuse.»
Le chef du service de nuit au poste semble fatigué. Il ne compte plus ses heures supplémentaires. Ce soir, il a même refusé de sacrifier un de ses brigadiers à Patrol +. «Les effectifs sont tellement insuffisants aux Pâquis que nous intervenons toujours après l’événement», confie-t-il. Ils sont trois au poste et quatre en patrouille. Ce soir, deux d’entre eux sont bloqués au CASTOR (le centre de surveillance du trafic) pour un conducteur en état d’ébriété. Lorsque, rarement, il y a assez de patrouilles pour faire un tour de prévention, «il y a beaucoup moins de réquisitions». Il sait que cette phrase sera reprise, et peut-être entendue par un membre du Grand Conseil, qui sait?
Reste que la nuit n’a pas dit son dernier mot. Une bagarre au couteau à la rue de Zurich renvoie les troupes sur le terrain. Il est 4h02 et la bise s’est levée. Deux jeunes gens sont blessés au cou, assez sévèrement. «Selon les premières informations», il s’agirait d’une histoire de filles, chuchote le premier lieutenant Créchard. Le 144 (SMUR) et deux ambulances sont sur place. Ce sera la dernière histoire à secouer les Pâquis ce samedi-là.

Le premier lieutenant André Créchard pilote le brief de Patrol +.
Deux heures de paperasse
La radio annonce un début de rixe entre deux «bourrachs’» dans la zone de l’Usine. L’aube se lève. C’est l’heure des retours de soirée. André Créchard laissera l’affaire à ses soldats. De retour au central, il lui reste une bonne heure de «paperasse». Ou deux. L’homme finira à 7 heures du matin au siège de l’état-major. Les nuits de grandes affaires, il lui est arrivé de rentrer à midi. Policiers en colère? «Une vie de fous, mais un métier fabuleux, qui vous marque au fer rouge!» professe-t-il un peu paternaliste mais avec beaucoup de gentillesse. Authentique.
















