Vendredi, 31 octobre 2014

A Vienne, toutes les notes bleues ont droit de cité

MERCREDI 10 JUILLET 2013
Le théâtre antique offre une vue plongeante sur Vienne et le Rhône. Galerie photo: les concerts de Rodriguez, Ben Harper et Charlie Musselwhite, Shemekia Copleand, et le directeur Stéphane Kochoyan. XAVIER RAUFFET / MINA SIDI ALI

FESTIVAL • Alors que le Montreux Jazz bat son plein, un autre rendez-vous phare créé il y a plus de trente ans affiche les plus grands noms dans un cadre exceptionnel, dans la vallée du Rhône. Reportage.
 

A 180 kilomètres de Genève, Vienne, la petite sœur de Lyon, fait rayonner le jazz depuis plus de trente ans. La cité gallo-romaine aux 42 sites et monuments classés déploie chaque été, ­depuis 1981, un étourdissant panel de célébrités et de talents en devenir, dans le superbe Théâtre antique, cœur du Festival Jazz à Vienne. Edifié au premier siècle de l’ère chrétienne sur le flanc de la colline de Pipet, le Théâtre accueille jusqu’à 7500 spectateurs et offre une vue imprenable, non seulement sur la grande scène érigée en contrebas, mais sur toute la ville et le Rhône qui cascade à flots impétueux vers le Sud. Emoi ­garanti au coucher du soleil, tandis que s’égrènent les notes bleues...

Jazz à Vienne vit ces jours-ci une 33e édition particulièrement réussie, grâce à une météo radieuse mais surtout à une affiche éclectique qui brasse «tous les jazz», selon le vœu de son directeur Stéphane Kochoyan, aux commandes depuis 2011 (lire notre entretien ci-après). Depuis le 28 juin et jusqu’au 13 juillet, les soirées s’enchaînent sur tous les tons: caraïbe, tsigane, cubain, blues, funk, gospel et swing. Kassav côtoie Marcus Miller et Keziah Jones, Goran Bregovic avec son Orchestre des mariages et enterrements précède un Buena Vista Social Club emmené par Omara Portuondo et Eliades Ochoa, tandis que Jacky Terrasson le dispute à Johnny Winter, Sixto Rodriguez, Ben Harper et son invité Charlie Musselwhite, Dee-Dee Bridgewater, Ahmad Jamal, Ibrahim Maalouf, Erik Truffaz, Chick ­Corea, George Benson ou encore ­Santana.

Fragile carcasse de Rodriguez
L’événement phare du jazz en France – devant Marciac, Nice, Juan les Pins, Montauban et la Villette – a développé ces dernières années un important volet off, sur plusieurs scènes et dans la ville, de midi à trois heures du matin. Il faut flâner dans les étroites ruelles viennoises et déboucher sur une place où s’exécute un ensemble de jazz manouche à l’heure du déjeuner. Tomber nez à nez avec le Temple d’Auguste et de Livie, unique édifice du genre en terre gallo-romaine – avec la Maison carrée de Nîmes –, restauré après avoir été christianisé puis dédié à la «Raison» au lendemain de la Révolution. On peut encore assister à une messe gospel dominicale dans l’imposante Cathédrale Saint-Maurice, fleuron d’art roman et gothique.

Mais que serait un festival sans ces instants qui déjouent tous les pronostics pour entrer directement dans la légende? Ce fut le cas de la prestation attendue de Sixto Rodriguez, vendredi dernier. Vétéran revenu d’entre les humbles, col bleu du folk étasunien extirpé de quatre décennies d’oubli par le documentaire musical le plus vu depuis le Buena Vista Social Club de Wenders. «Sugar Man», ce n’est pas lui, contrairement à ce qu’on lit souvent, mais un dealer interpellé fraternellement par le chanteur dans la chanson éponyme qui ouvrait Cold Facts (1970), premier des deux seuls disques enregistrés par l’artiste. Passons sur les libertés prises par le réalisateur Malik Bendjelloul – Rodriguez n’a pas complètement disparu du circuit, ­effectuant notamment des tournées mondiales à la fin des années 1970. A 70 ans, l’homme a du courage: étrillé par la critique après ses récents concerts parisiens – très approximatifs il est vrai, d’après les extraits ­visibles sur internet –, il soumet sa ­fragile carcasse à une éreintante tournée mondiale, lui qui n’a pas plus souhaité la gloire qu’il ne l’a connue. Jusqu’à aujourd’hui.

Pensées «freestyle»
Tignasse de chef sioux planquée sous son chapeau de feutre, les yeux abîmés protégés par des lunettes noires, le chanteur aux origines indiennes et mexicaines entre en scène porté à bout de bras. On craint le pire, même si les échos de son concert de la veille à Montreux ont rassuré. Sans doute Sixto a-t-il besoin d’amis plutôt que d’ennemis, ces esprits malveillants qui n’aiment rien autant qu’une étoile qui chute. L’étoile a pâli, le concert sera pourtant tout sauf pathétique.

Anti-spectaculaire, il révèlera des trésors de poésie, entre tubes dépoussiérés interprétés d’une voix frêle, mais juste («Sugar Man», «I Wonder», «Crucify Your Mind», «Inner City Blues», «Rich Folks Hoax»), reprises facétieuses («Unchained Melody», scie romantique avec laquelle les Righteous Brothers fendirent bien des cœurs à l’été 1965, et «Lucille», un rock’n’roll enlevé signé Little Richard). Tout cela entrecoupé de silences durant lesquels Rodriguez réaccorde cette guitare acoustique qu’il balaie du bout des doigts, partageant quelques pensées freestyle: «La haine est une émotion trop forte pour la gâcher avec quelqu’un qu’on déteste. Le monde a besoin d’un long, long, long cessez-le-feu.» Sur la dope: «Be smart, don’t start» (soyez malins, ne commencez pas). Peace and Love.

«My french is merde»
Ben Harper, en comparaison, aura fait l’effet d’un routier bien calé dans son siège, filant dans les clous et ­feignant la soul d’une voix de chaton lisse. Pour le blues, le vrai, ça manque singulièrement de griffes. Qu’importe, le guitariste draine invariablement une foule conquise d’avance. En fin de set, il sort enfin de ses gonds et enchaîne une reprise charpentée de «When The Levee Breaks» de Led Zeppelin, suivie d’un blues plus dépouillé, achevé sans micro en bord de scène devant un parterre transi. Assez classe.

Samedi, la soirée blues offrait le spectacle pénible d’un Johnny Winter au bout du rouleau, avant que Shemekia Copeland ne reprenne le flambeau tambour battant. «Bonsoir! My french is merde but I know how to sing the blues!» Et c’est un fait que la bouillante native de Harlem, fille du bluesman Johnny Copeland, maîtrise son affaire. Arpentant la scène en tout sens, elle charrie un attelage de briscards un tantinet ronronnants. En fait, c’est ce blues-rock pour cadres d’entreprise qui jure. La voix puissante de Shemekia serait bien mieux servie par une musique  «vintage», soul-rock façon Ike & Tina Turner, ou alors plus minimale, flanquée d’un pianiste solo par exemple. Robert Cray et son groupe prolongeaient la soirée dans un registre similaire, quoique moins explosif. A un jet de pierre du Théâtre antique bondé tout le week-end, plusieurs concerts et «bœufs» emmenaient le public jusqu’au bout de la nuit, fort belle. Jazz à Vienne se poursuit jusqu’à samedi.

 

«Si vous rêvez, le public rêve avec vous»

Seize jours de jazz et de musiques sœurs pour tous les publics, déployée dans le Théâtre antique de Vienne et dans un volet off pléthorique, voilà les grands traits d’une manifestation trentenaire à la fois culturelle, festive, patrimoniale et pédagogique. Lui-même pianiste de jazz, licencié en musicologie, Stéphane Kochoyan, 47 ans, a repris en 2011 les rênes de Jazz à Vienne, festival fondé en 1981 par Jean-Paul Boutellier. Avec le soutien volontaire de l’agglo du pays viennois, Jazz à Vienne accroît désormais son rayonnement à travers une saison de concerts tout au long de l’année, et tend des passerelles vers d’autres événements et institutions: la Cité de la Musique à Paris, dont l’expo consacrée à Django Reinhardt à été reprise, les Victoires du Jazz (enregistrées live en ouverture du festival et diffusées ce samedi à minuit trente sur France3) ou encore la Biennale du design de Saint-Etienne. Rencontre avec un programmateur très investi dans sa mission.

Jazz à Vienne, ce n’est pas que du jazz «pur» mais aussi une multitudes de styles qui entretiennent une parenté avec lui.
Stéphane Kochoyan:
Oui, car aujourd’hui une page se tourne. J’ai eu la chance de voir Sun Ra, Earl Hines, Ella Fitzgerald, le big band de Count Basie et Miles Davis à plusieurs reprises. Mais nous sommes à une charnière. Herbie Hancock et Chick Corea ont passé 70 ans. Sonny Rollins, octogénaire, annule sa tournée à cause de problèmes respiratoires. Notre responsabilité n’est donc pas seulement d’inviter les plus grands noms du jazz, mais de découvrir ceux des trente prochaines années. Nous restons un festival de jazz, avec un Théâtre antique qui peut accueillir 7500 personnes. Il est indispensable de développer et promouvoir le festival. Nous sommes présents sur internet via une application et les retransmissions de captations d’images et son en haute définition, reprises sur Dailymotion, Youtube, Arte Live Web, Mezzo ou encore Culturebox, la nouvelle plate-forme culturelle de France Télévisions. Le jazz aujourd’hui est sur internet, pourtant certains artistes ne le comprennent pas. Ils ne cèdent pas les droits de leurs prestations, ou au contraire cherchent à les faire exagérément fructifier.

Ce changement de paradigme influe-t-il sur la ligne du festival?
Nous restons fidèles à trois principes. Premièrement, accueillir tous les styles de jazz, quoiqu’en pensent les intégristes et les «rabat-jazz». On m’a reproché d’inviter Kassav et son jazz zouk! Nous faisons tout: gospel, jazz électro, free, be-bop, et le jazz qui n’en est pas encore mais en sera demain. Deuxièmement, nous repérons la relève. C’est très important. Agathe Iracema, Laurent Coulondre, Tony Tixier sont promis à un grand avenir. Notre soirée «Nouvelle génération» du 12 juillet avec Youn Sun Nah, José James et le «grand frère» Avishai Cohen, marche très bien côté prélocations. Nous aimons lorsque le Théâtre n’est pas plein à craquer et qu’on peut circuler. Nous aménageons aussi des «sets découvertes» en début de soirée. Troisièmement, enfin, nous gardons une oreille sur le jazz français et celui des voisins européens.

Etre musicien aide-t-il à être programmateur?
Sans doute. Attention, c’est aussi ce qui fait dire à certains que vous êtes un rêveur. Mais c’est bien de rêver, non? Si vous rêvez, le public rêve avec vous! Ce qui n’empêche pas de garder un œil sur les comptes, de gérer un budget comme n’importe qui dans sa vie professionnelle ou privée. Ce qui compte d’abord, c’est de remettre le jazz à sa place sur l’échiquier. En France, il est enfoui dans la masse des musiques actuelles. Il faut le mettre en valeur.

Décliner le festival toute l’année, n’est-ce pas diluer un peu sa spécificité?
Non, car nous ne touchons pas au festival. Les gens qui viennent ici l’été veulent profiter du coucher de soleil, de l’ambiance et des rencontres. Récemment, une collègue qui travaille pour un autre festival de jazz de la région m’a appelé pour demander des invitations. Elle voulait revivre le souvenir de sa rencontre avec son mari dans les gradins du Théâtre antique. Ces émotions-là ne se chiffrent pas. Il n’y a pas de statistiques pour les notes bleues et les larmes de joie qu’on provoque.

Jazz à Vienne a lieu en même temps que le Montreux Jazz Festival. N’est-ce pas un inconvénient de concurrencer un tel mastodonte?
Nos relations sont excellentes car nous appartenons tous deux à l’Organisation internationale des festivals de jazz (IJFO). Quand Claude Nobs est décédé, c’est un père fondateur qui est parti. Montreux reste le modèle absolu, mais nous sommes complémentaires. Notre ligne reste jazz avant tout, et nous bénéficions des sites exceptionnels que sont le Théâtre antique, monument historique vieux de deux mille ans, le Théâtre municipal, plus petit théâtre à l’italienne de France, et le Jardin archéologique de Cybèle, en attente de classement. Le public peut passer de Montreux à Vienne sans problème.

 

Jusqu’au 13 juillet. Jeudi 11: Santana et Olivier Gotti. Vendredi 12: «New Generation» avec ­Avishai Cohen 4tet, Youn Sun Nah 4tet et José James. Samedi 13: «All Night Jazz» avec George Benson, David Sanborn, Bob James feat. Steve Gadd & James Genus, Erik Truffaz 4tet, Vuyani Dance Theater, Anachronic Jazz Band, Snarky Puppy et Imperial 4tet. www.jazzavienne.com

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