Fresques d’images et de sons
- Vous devez vous identifier ou créer un compte pour écrire des commentaires

VEVEY • Le Musée Jenisch donne carte blanche à Rudy Decelière. A partir de deux dessins, il crée un univers visuel et sonore fascinant.
C’est tout le paradoxe: malgré 18 000 petits haut-parleurs, le son de «Proximité réduite» n’a rien d’envahissant, au Musée Jenisch de Vevey. A tel point que mercredi soir, lors du vernissage de l’étonnante proposition de Rudy Decelière, il fallait profiter des discours à l’étage – et des espaces d’expo soudainement vides – pour saisir toute la subtilité de l’installation visuelle et sonore.
Répartie dans trois salles attenantes, l’œuvre est centrée sur deux grandes fresques bruissantes se faisant face. Très abstraites, les images sont formées à partir de milliers de piezos, mini diffuseurs en forme d’hosties, qui ont ici différents diamètres. Elles s’inspirent de dessins «à forte connotation dramatique», comme les décrit le musée: une Tête de Saint Jean-Baptiste (non datée) de Jakob Matthias Schmutzer (1733-1811) et Deux amours et un enfant en déploration (vers 1813) de Louis Laffite (1770-1828). Choisies par Rudy Decelière, les pièces viennent d'une collection particulière déposée au musée.
Lien au végétal
Pour découvrir l’origine des sons qui sortent de la fresque, il faut passer derrière les images: au-delà d’une tenture, on tombe sur un carré de feuilles mortes fixées sur d’autres piezos, servant ici de microphones. Au plafond, un gigantesque cylindre souffle de l’air, qui fait frémir les feuilles. Des fils de laiton transmettent les sons de l’autre côté du mur, vers les clous sur lesquels sont aimantés les piezos.
Le tout se découvre donc en plusieurs étapes et la manière d’appréhender les deux fresques évolue une fois que les coulisses de leurs bruissements ont été dévoilées. C’est aussi notre rapport à l’espace qui se modifie, puisque les sons renvoient désormais à une origine végétale à chercher au-delà des portes du musée.
Né en 1979 près de Lyon, Rudy Decelière a étudié les beaux-arts à Genève, où il vit et travaille. Il est l’auteur d’une trentaine d’installations sonores à ce jour. En 2005, son passage dans les abris antiatomiques de l’Arsenic n’aura laissé personne indifférent – c’était l’une des plus belles propositions sonores jamais accrochées dans ces lieux.
Et l’an dernier, il envoûtait l’abbatiale de Bellelay, après avoir semé à tout vent ses piezos dans un pré de Bex & Art en 2011. Un lien avec le végétal qui existe à Vevey également et qu’on retrouvait déjà au palais de l’Athénée, à Genève, en 2007: dans l’installation Ces Quelques fleurs, des ondes sonores passaient à travers quelque 800 feuilles de lierre tissées sur du fil de cuivre.
Art in situ
Avec «Proximité réduite», installation commissionnée par Julie Enckell Julliard, l’institution veveysanne propose la première exposition de l’artiste dans un musée. Comme c’est en général le cas avec l’art contemporain au Jenisch, la proposition entre en dialogue avec le lieu. De par sa référence au dessin – le musée abrite un Centre national dédié à ce média –, mais aussi à sa collection.
Auparavant, c’est par exemple Ante Timmermans qui créait des liens avec l’endroit – l’automne dernier, il emplissait les combles de ses installations dessinées et sonores –, mais aussi Silvia Buonvicini, qui a pyrogravé les moquettes du musée avant la récente rénovation des espaces. Une œuvre qui a débouché sur un travail vidéo d’Anne Rochat, où la performeuse détache le revêtement avec ses dents. A ce propos, si quelqu’un veut arracher 18 000 clous dès la fermeture de «Proximité réduite», le musée est peut-être intéressé...
Musée Jenisch, 2 av. de la Gare, Vevey, jusqu’au 5 mai, ma-di 10h-18h (je 21h), tél. 021 925 35 20, www.museejenisch.ch





