Assange met en garde contre la Toile
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CONTRÔLE SOCIAL • De l’ambassade équatorienne où il s’est réfugié, le fondateur de WikiLeaks Julian Assange lance un avertissement contre l’espionnage généralisé sur internet.
De héros d’internet à web-sceptique? Le fondateur de WikiLeaks, reclus depuis six mois dans l’ambassade d’Equateur à Londres (lire ci-dessous), a publié en novembre Cypherpunks: Freedom and the Future of the internet, où il met en garde contre la Toile. Produit d’un échange avec plusieurs cyberactivistes, son ouvrage décrit le web comme un mécanisme de plus en plus omniprésent de surveillance des citoyens par les Etats mais aussi par les entreprises. En présentant son livre à Amy Goodman, dans l’émission télé alternative Democracy Now, Julian Assange a également évoqué la situation dramatique de Bradley Manning (lire ci-dessous), le soldat étasunien accusé d’avoir confié à WikiLeaks de très nombreux documents classifiés.
Pour Julian Assange, l’augmentation de la capacité de communiquer induite par internet ne pouvait être suivie que par une intensification de la surveillance. Or, cette pratique omniprésente s’est accompagnée également d’un accroissement vertigineux des données présentes sur le Net. De plus en plus, déplore-t-il, les gens mettent leur vie entière sur la Toile – relations au sein de la famille, liaisons amoureuses, déplacements, comptabilité du ménage, CV détaillé, réflexions politiques, vie sociale intime ou publique...
«Le Panoptique parfait»
L’Australien estime que «la révolution de la communication de haute technologie – et la liberté que nous en avons extraite» – constitue «le point le plus haut en termes de réussite» de «l’économie néolibérale, moderne et mondialisée». M. Assange note que, de ce fait, de très nombreux intérêts sont présents sur la Toile, que ce soit dans sa gestion matérielle, technique, juridique ou financière.
Résultat: presque toutes les communications qui autrefois relevaient de la sphère privée peuvent désormais être interceptées, stockées, échangées, vendues et analysées, pour établir des «profils».
L’auteur note qu’autrefois, il fallait aux services de renseignements des dépenses colossales pour récolter des informations sur une poignée de personnes. Maintenant, ces mêmes services ont accès à une manne d’informations impensables il y a peu, le tout livré gratuitement et volontairement dans une abondance telle que même les superordinateurs les plus puissants de la planète peinent à suivre.
«C’est le Panoptique parfait», conclut-il, faisant allusion à la prison «idéale» proposée par le philosophe Jeremy Bentham à la fin du XVIIIe siècle, qui aurait permis aux gardiens d’observer sans cesse tous les prisonniers sans que ceux-ci sachent qu’ils étaient observés. Autrement dit, insiste-il, la Toile a été phagocytée par les services de renseignements, y compris par les services «privés» (commerciaux), de plus en plus nombreux, et dont la présence au sein des Etats, grâce à la sous-traitance, est monnaie courante.
Partant, l’auteur dénonce une autre dérive, collatérale mais aussi importante que les abus gouvernementaux, citant le lot important de documents que WikiLeaks vient de publier en provenance des archives de la société privée Statfor (basée au Texas et réputée liée au Mossad israélien). Cette entreprise, probablement l’acteur privé du renseignement le plus connu, consulté et «respecté» au monde, s’est avérée être un nid de corruption. Puisant dans des banques de données de toutes sortes, elle bricole des «profils» financiers, politiques et stratégiques permettant, entre autres, la manipulation des marchés financiers pour des montants gigantesques.
Privé, cet organe échappe à toute possibilité de surveillance externe – propriété intellectuelle oblige – bien que son commerce de données soit d’une impartialité douteuse. La sous-traitance de services étatiques lui permet de pénétrer dans les banques de données gouvernementales, car les sociétés privées gestionnaires de celles-ci, ayant surtout comme objectif un bénéfice maximum, ne se gênent pas – et de plus en plus fréquemment – de livrer au plus offrant des secrets d’Etat de toute sorte.
Tout contrôler
«Pour ceux qui tiennent les rênes du pouvoir, déclare Julian Assange, la Toile était comme une maladie infectieuse qui affaiblissait leur pouvoir de définir la réalité, de définir ce qui se passe, ce qui, à son tour, détermine ce que savent les gens de ce qui se passe, et leur capacité à y réagir. La réponse y a été de contrôler – tout, dans la mesure du possible.»
Du coup, ceux qui empêchent ce contrôle sont des ennemis, et leur élimination n’est que de bonne guerre. Ainsi évoque-t-il le bras de fer qui l’oppose aux autorités suédoises qui demandent son extradition du Royaume-Uni, pour une affaire de mœurs, afin, dit-il, de le livrer aux autorités étasuniennes.
Il dénonce la torture subie par Bradley Manning, que le gouvernement des Etats-Unis tente de justifier en disant que toute information rendue publique contre la volonté d’un gouvernement peut «aider l’ennemi» et rend la personne qui l’a publiée coupable de crimes contre la sécurité nationale passibles de la peine de mort. Extradé aux Etats-Unis, Julian Assange disparaîtrait à jamais dans un trou noir, clame-t-il, argument que le gouvernement équatorien a fait sien en lui octroyant l’asile politique.
Se protéger
Pour M. Assange, la réponse au contrôle d’internet est l’utilisation généralisée du cryptage et de protocoles de sécurisation par tous ceux qui se servent d’internet. Certains sont efficaces (pour le moment, du moins, met-il en garde!), mais l’écrasante majorité des usagers n’en
savent rien.
Julian Assange appelle aussi au développement de logiciels publics et gratuits. Tout geste dans ce sens est un petit pas en avant pour empêcher une utilisation totalitaire du système.
Bradley Manning témoigne
Julian Assange a des raisons de craindre une éventuelle extradition. Jeudi après-midi, le 29 novembre, son présumé informateur Bradley Manning a eu droit à la parole devant un tribunal public pour la première fois depuis son arrestation en fin mai 2010. Accusé d’avoir alimenté WikiLeaks en documents militaires classifiés, dont la célèbre vidéo du massacre «sportif» de plusieurs civils irakiens et d’un photographe de Reuters, il a subi un régime d’incarcération tout d’abord au Koweït, puis à la base militaire Quantico en Virginie, que le rapporteur spécial des Nations Unies a estimé relevant de la torture.
Selon l’avocat et l’équipe de soutien juridique de Bradley Manning, ces conditions de détention lui ont été imposées, en partie du moins, afin d’obtenir une fausse confession impliquant tant WikiLeaks comme organisation que Julian Assange personnellement.
Le cas de Bradley Manning ferait donc partie intégrante d’une attaque contre ces derniers. Pour Julian Assange, le Pentagone chercherait à effrayer tous les lanceurs d’alerte potentiel.
Michael Ratner, ancien président de l’ONG Centre pour les droits constitutionnels et avocat de Julian Assange, a assisté à la séance du tribunal où Bradley Manning a témoigné. Il relève la dignité dont l’accusé a fait preuve en décrivant les conditions de son incarcération.
Au Koweït, enfermé dans une cage d’à peu près deux mètres cubes pendant presque deux mois, il a subi un privation sensorielle, conforme au manuel de torture de la CIA qui avait été rendu public en 1983, dont le but avoué était «la désintégration de la personnalité humaine». «Je me rappelle que je pensais: je vais mourir. Je pensais que j’allais mourir dans une cage», a affirmé Bradley Manning.
Son procès, proprement dit, est prévu pour février prochain. Pour le moment, il y a la possibilité d’un marchandage juridique dont les Etats-Unis sont passés maîtres, qui aboutira à une peine de «seulement» seize ans de prison ferme. Mais, pour le moment, le gouvernement Obama refuse tout commentaire sur cette option.





