Vendredi, 29 juillet 2016

Joël Dicker ou le triomphe du «storytelling»

Samedi 03 novembre 2012

Les lauriers pleuvent sur le Genevois Joël Dicker: La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert a raflé la semaine dernière le Grand Prix de l’Académie française, il figure dans le quarté final du Goncourt et est encore en lice pour le Prix Interallié. La presse du monde entier parle du deuxième roman du jeune juriste suisse tandis que les éditeurs s’arrachent les droits, vendus dans 30 pays lors de la Foire du livre de Francfort. En France, ce thriller à l’américaine a fait son entrée dans le top 20 des meilleures ventes: il a atteint un tirage de 70 000 exemplaires depuis sa sortie mi-septembre, dont 20 000 depuis la proclamation du prix de l’Académie française, selon Livres Hebdo.

Ici, ce succès est suivi avec fierté. La Ville et le canton de Genève organisent lundi une réception publique en l’honneur de Joël Dicker, et la presse en parle abondamment – même La Tribune de Genève, peu attentive à la littérature suisse, lui a consacré deux manchettes. Ne boudons pas notre plaisir: pour un auteur romand, figurer parmi les favoris des grands prix français de l’automne est suffisamment rare pour qu’on s’en réjouisse! Mais cet engouement médiatique nous donne envie de nuancer quelque peu les éloges et de préciser certains points.

La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert se dévore: l’auteur tient son lecteur en haleine au fil de multiples rebondissements, grâce à un travail magistral sur la structure du livre. On est pris au piège de ressorts narratifs dignes des meilleures séries américaines. Mais si Joël Dicker maîtrise les ficelles de l’intrigue, lui reste à présent à trouver sa voix: sa langue est transparente, et il ne renouvelle pas non plus le genre – si ce n’est qu’il écrit son page turner en français et non en anglais. De fait, on a l’impression de lire une traduction de l’américain. La littérature ne se définit ici plus par un rapport créatif au langage maispar le storytelling, technique de narration efficace – et venue du marketing. Ainsi, le succès du livre s’explique peut-être aussi par le fait que dans un espace médiatique et éditorial mondialisé, ce style véhiculaire transparent le rend immédiatement accessible, et traduisible en toutes les langues.

En Suisse romande, l’étroitesse du marché a aussi un avantage: les écrivains y échappent en partie aux contraintes commerciales des gros éditeurs et aux standards littéraires. Plus libres, ils osent des formes plus originales. On souhaite donc que le succès de Joël Dicker aiguise la curiosité des lecteurs français et romands pour les écrivains d’ici, injustement méconnus même sur leur propre territoire. La faute à l’école, où ils ne sont pas – ou si rarement – enseignés, aux médias qui n’en parlent pas assez, tournés vers la France d’où nous importons 80% de nos livres. Alors que la littérature romande figure au cursus de nombreuses universités dans le monde, sur ses terres elle est au mieux ignorée, au pire objet de préjugés, comme si «locale» signifiait «de seconde zone».

Vu le retard en la matière, les politiques ont ici un rôle à jouer: rendre obligatoire la lecture d’un certain nombre d’auteurs romands à l’école, favoriser les invitations des écrivains dans les classes, soutenir les manifestations littéraires qui facilitent les échanges entre auteurs et avec le public, voici quelques actions à développer d’urgence. Tout comme explorer les pistes de soutien aux éditeurs romands pour une meilleure diffusion en France.

C’est notre dernier point: si Joël Dicker a pu toucher aussi large, c’est parce que son livre a été coédité par l’Age d’Homme, à Lausanne, et Bernard de Fallois, à Paris. Ce dernier n’a pas ménagé sa peine, dès cet été, «pour faire connaître le livre à paraître de sa jeune recrue aux journalistes et aux jurés des prix littéraires, certain de sa qualité et de son originalité», écrit La Croix. Les éditeurs romands n’ont pas les moyens de mener ce travail à Paris, et peu d’entre eux peuvent se permettre d’être bien distribués en France.

Pour finir, un clin d’œil à Joël Dicker: le héros de son livre est un jeune auteur en panne d’inspiration après avoir été propulsé au faîte de la gloire par son premier roman. Joël Dicker s’interroge sur la manière d’écrire un best-seller et y décrypte la logique commerciale des gros éditeurs et la fabrication médiatique des stars. Prophétie autoréalisatrice? Gageons que cette effervescence doit l’amuser, en plus de l’honorer.
 

 

* Journaliste littéraire au Courrier

 
Le Courrier
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