Samedi, 25 mai 2013

Pas de côté en milieu arborisé

VENDREDI 02 NOVEMBRE 2012
«iFeel2», c’est le danseur et chorégraphe Marco Berrettini et la danseuse Marie-Caroline Hominal.
MARIE JEANSON

DANSE • Exploration de la forme canonique du duo à l’unisson, «iFeel2» refigure en boucle une phrase dansée minimale. Sidérant.

Qu’est-ce qu’une prégnante expérience chorégraphique? C’est une vision qui vous donne l’impression d’un «avant» et d’un «après», où quelque chose d’indéfinissable a été déplacé en vous. Réunissant le chorégraphe et interprète Marco Berrettini et la danseuse Marie-Caroline Hominal, iFeel2 est indéniablement de cette veine-là: un pur objet de warm-up existentiel, proposé par l’ADC à la Salle des Eaux-Vives, à Genève. Ou une dispute philosophique en forme de battle dansée sans trêve ni butée.
La maîtrise formelle n’a ici d’égale que la sensibilité et l’intelligence du propos. Il y a chez Berrettini cet art merveilleux de moduler sur les attentes du spectateur d’assister à un «vrai spectacle», sans que jamais la chose n’advienne comme c’était à prévoir. On se souvient alors des mots du philosophe allemand Peter Sloterdijk, dans Tu dois changer ta vie!, l’un des embrayeurs d’imaginaire de la création: «Quitter l’horizontalité du système actuel, affronter de nouveau la verticalité, tenter de nous grandir par l’exercice.»

Variations sur ritournelle
A l’orée, dans les plis d’une nuit bleue pétrole nappant le plateau scandé de buissons suspendus, sorte de biotope protégé et plasticien diorama, on croit rêver. Torses dénudés, le binôme dansant explore la figure du double, exécute, yeux dans les yeux, en miroir l’un de l’autre, trois pas croisés à jardin et de même à cours. Puis un déplacement ternaire en pas tour à tour sautés, chassés, glissés, modulant constamment leur amplitude, orientation et vitesse. Assiste-on à un entraînement pour le prime dansé estampillé Star Academy? Est-ce un hommage à la danse postmoderne, ses marches sérielles géométrisées et déplacements en boustrophédon parcourant toujours un identique sillon? Un peu de tout cela, sans doute.
L’écriture de cette ritournelle deleuzienne fait l’objet de subtiles variations. Ici, les hanches accentuent leurs vibrations, là le haut du corps se brise davantage. Voyez ces ondoiements frissonnants rapatriant chez la chamanique Hominal, cette hybridation de culture populaire et de référents supposés plus nobles qui fait le sel de l’œuvre dansée griffée Berrettini. Ainsi le jumping jack ou l’arabesque du ballet romantique néoclassique. Littéralement, la danseuse est ici cette figure de l’acrobate athlète, empaumant une ascèse sportive appelée de ses vœux par Sloterdijk pour le XXIe siècle.

Etrange alien mutant
On entend les voix off des interprètes dans une forme de talk over, distillant des fragments du livre de Sloterdijk sur une envoûtante partition électro pop. Pour Twin Paradox, la chorégraphe Mathilde Monnier abordait le pas de deux comme entité et accord premier de la danse, au fil d’un marathon chorégraphié, dont iFeel2 garde l’esprit, allant jusqu’aux limites corporelles, par un exercice lancinant, intensif. Le burlesque décalé, lui, se fait discret. Des thèses créationnistes et darwinistes annoncées, il reste un étrange alien mutant et primitif camouflé d’une plante d’appartement, s’extrayant lentement de son végétal cocon pour assurer le ravitaillement des danseurs de fond.

 

Salle des Eaux-Vives, ADC, jusqu’au 11 novembre. Rens: www.adc-geneve.ch

 
Le Courrier
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