Des morts à vivre
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TELEVISION • Présentée au Festival Tous Ecrans, la série française «Les Revenants» confronte des défunts revenus à la vie avec leurs proches.
Dès l’épisode pilote, tout bascule au sein d’une communauté de la région annécienne. Adultes et enfants décédés quelques années plus tôt reviennent ici bas, tentant opiniâtrement de retrouver une vie normale. Ils se heurtent aux doutes, questionnements et contradictions des survivants. Comment faire face à ceux que l’on croyait à jamais disparus?
Si les défunts font leur retour en ville, ce n’est pas à la manière râlante des zombies nostalgiques de leur humanité passée, putrides pantins désarticulés ultraviolents du cinéma de George Romero ou de la série Walking Dead. Dans la série française Les Revenants, présentée demain soir au festival genevois Tous Ecrans, les morts semblent parfois plus vivants que les survivants eux-mêmes. La réalisation est emballée dans une incertaine atmosphère d’heure bleue aux perceptions revivifiées. Et au final, on assiste à une sorte de rencontre improbable alliant les films de fantômes asiatiques et, dans son meilleur, le cinéma d’auteur français à dimension sensorielle et plasticienne, voire musicale – Philippe Grandrieux et Claire Denis.
Musique de l’œil
La série déploie tout un travail sur le son des répliques, parfois assourdi, comme venu ou perçu de l’espace du dedans. Il est rehaussé par la musicalité d’un regard émanant des compositions atmosphériques dues à Mogwai et qui restitue aux choses leur vibration originelle. Le cinéaste Fabrice Gobert nous invite pour les premiers épisodes à revoir le monde, à le saisir autrement, dans ses états indécidables. Le réel mâtiné de fantastique transite ainsi en musique, accentuant le pouvoir médusant des plans et convoquant une palette d’affects et d’émotions.
Basé sur le principe que nulle vie n’existe qui n’en affecte une autre, cette réalisation explore le croisement entre des corps qui n’ont peut-être plus rien à faire là et un paysage indifférent tissé du motif de l’eau. Ce que l’opus aborde selon plusieurs angles de vues et personnages successifs est une forme de «survivance», du retour des morts dans la vie des endeuillés.
Pour que quelque chose naisse en l’homme, il faut qu’une autre y meure, suggère Saint Jean. C’est ce que refuse Claire. Elle a bâti des autels domestiques dans l’attente, qui exhausse et effondre son être, du retour définitif de l’être aimé, sa fille cadette (troublante Yara Pilartz). L’actrice à la grâce fêlée et lumineuse, Anne Consigny, atteint ici de prodigieux degrés de désertification intime et de danse intérieure pendulant entre douleur et nouvelle présence au monde. En s’insurgeant face à ce mystère de mort et d’amour précipité dans une résurrection qu’il n’a pas souhaitée, le père (génial Frédéric Pierrot) rapatrie l’esprit du protagoniste principal d’Adieu Berthe dû à Bruno Podalydès, se recroquevillant sur lui-même, rêvant de s’en sortir, tout seul, en autiste, et constamment dépassé par les événements.
Pur mélo
Autant le film de Robin Campillo qui inspira la série éponyme se fondait sur une interprétation retenue, tendue d’épure, autant sa transposition cathodique se permet d’aller loin dans l’expressivité de sa mise en jeu. C’est le cas de la confrontation du personnage joué par Clotilde Hesme, qui frappe par la force et la vérité de son jeu, avec Simon (Pierre Perrier, épatant), son cher disparu avant mariage et revenu. Une situation qui tend vers le pur mélo dans l’acceptation à la fois intranquille et apaisée de l’autre au-delà de la distance et la mort. Comment ne pas se souvenir alors de L’Aventure de Madame Muir de Mankiewicz ou du roman signé Russell Banks, De Beaux lendemains, adapté au cinéma par Atom Egoyan.
Plus d’un demi million de personnes décèdent chaque année en France, laissant les proches endeuillés par le chagrin ou indifférents. Même si Les Revenants lorgne du côté de séries cultes telles Lost (intrigues enchâssées et feuilleté temporel), voire Les 4400, elle ne cède pas au diktat scénaristique du cliffhanger ou du twist. Et nous suggère cette vérité: l’épreuve du deuil ne perd pas tout sens par abolition des frontières entre vivants et morts. La perte est bien l’expérience unique qui fonde notre humanité commune.
> Les Revenants à Cinéma Tous Ecrans: épisodes 1 et 2, ve 2 novembre, 20h30, Maison des arts du Grütli, Genève.
> Nous reviendrons sur le festival samedi.





