Jeudi, 23 mai 2013

Les travailleurs égyptiens entre précarité et syndicalisme

JEUDI 01 NOVEMBRE 2012

APRES-REVOLUTION • En Egypte, les salaires sont au plus bas. Mais la mobilisation s’organise, avec plus de huit cents syndicats indépendants créés depuis le soulèvement.

«On aimerait bien avoir un meilleur salaire, mais on n’a pas le choix», confie Ahmed Hassanein, résigné. «On prend notre gagne-pain et on remercie Dieu d’avoir au moins du travail.» L’uniforme toujours bien repassé, Ahmed opère sur des machines de précision sur une ligne de production de composants automobiles. L’usine est moderne, située dans une enclave industrielle à l’ouest du Caire. Mais une fois que les machines s’arrêtent, le père de famille de 37 ans regagne sa maison en bus. Un simple deux-pièces, sans air conditionné et avec de temps en temps de l’eau et de l’électricité. Ses deux enfants partagent un petit lit dans une alcôve qui était autrefois un balcon.
Le salaire d’Ahmed couvre le loyer, les factures d’électricité et les repas qui incluent parfois de la viande ou du poisson. Mais sans plus. «Mon père avait une Fiat, que j’ai conduite pendant des années. Mais une fois qu’elle nous a lâchés, impossible de racheter une nouvelle voiture.» Comme lui, de nombreux Egyptiens triment dans des usines pour des salaires de misère, incapables de se payer les produits qu’ils confectionnent.
Ahmed n’est pas né dans la pauvreté, il y a sombré, avec des millions d’autres familles de la classe moyenne égyptienne, tirées vers le bas par la diminution du pouvoir d’achat. «La croissance économique tournait entre 7% ou 8% avant la révolution, mais les retombés ne se faisaient pas sentir», explique Amr Adly. «Dans de nombreux secteurs, les salaires étaient à la traîne derrière un taux d’inflation galopant.» Pour l’économiste, la libéralisation des marchés a été une aubaine pour les entreprises étrangères et pour les riches Egyptiens. Mais pas pour le reste de la société, frappée par une augmentation du chômage, de la corruption et des inégalités sociales. Un mélange explosif qui, selon Amr Adly, était au cœur du soulèvement populaire qui a renversé l’an dernier le président Hosni Moubarak.

Huit cents nouveaux syndicats
Après trente ans de pouvoir, l’ex-Raïs a laissé derrière lui un pays dont près d’un quart de la population vit en dessous du seuil de pauvreté, établi à 2 dollars par jour et par personne. Le taux de chômage s’élève à 13% et les travailleurs alimentent en masse l’économie parallèle, où la sécurité de l’emploi est inexistante.
Mais la mobilisation s’organise. Les grèves
qui ont précipité la chute d’Hosni Moubarak continuent de secouer le pays. Pas une région ni une branche de l’économie n’y échappent. L’année dernière, près de mille quatre cents actions collectives ont eu lieu, selon le centre pour les droits humains Awlad al-ard (Les enfants de
la terre). Un record.
Cette intense agitation dynamite le paysage ouvrier. Les syndicats indépendants se multiplient. Avant le soulèvement de 2011, seules quatre organisations indépendantes avaient pu être créées. Durant ces dix-huit derniers mois, le pays en a vu fleurir plus de huit cents qui représentent près de trois millions de personnes. «Nous construisons des syndicats indépendants et démocratiques qui sont responsables devant les travailleurs et défendent leurs droits», confie Kamal Abou Aita.
Le président de la Fédération égyptienne des syndicats indépendants (EFITU) a été arrêté une vingtaine de fois sous Sadate et Moubarak. Durant ces années, les ouvriers étaient dissuadés de s’affilier – ou s’ils le faisaient, ils étaient tenus d’adhérer à l’un des vingt-quatre syndicats de la Fédération égyptienne des syndicats (FSE) aux mains du pouvoir. «Les syndicats soutenus par l’Etat n’ont jamais respecté les droits des travailleurs», s’indigne Kareem El-Beheiry, en charge d’une ONG qui aide les ouvriers à se syndiquer. «Les employés sont obligés de payer chaque mois leur cotisation, mais en retour ils ne s’intéressent qu’à soutenir le gouvernement et les entreprises», ajoute l’ancien ouvrier du textile.

Contrôle des Frères musulmans
«Les Frères musulmans ne veulent pas de syndicats forts», affirme Hadeer Hassan, un journaliste local. «Ils qualifient les travailleurs en grève de ‘voyous’ et veulent interdire la pluralité syndicale.» D’ailleurs, le nouveau ministre du Travail et de l’Immigration, membre éminent des Frères et ancien vice-président de la Fédération égyptienne des syndicats, a présenté un projet de loi qui obligerait les travailleurs à ne choisir qu’un seul syndicat pour les représenter dans leur usine. Une législation qui, si elle était adoptée, éliminerait la plupart des syndicats indépendants, s’alarment les opposants au texte.
    InfoSud-IPS

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