Mercredi, 22 mai 2013

UBS supprime dix mille emplois

MERCREDI 31 OCTOBRE 2012

BANQUE • UBS accélère la restructuration de sa banque d’affaires. Mais 2500 emplois passent à la trappe en Suisse. Une décision brutale mais justifiée, selon les spécialistes de la branche.

La nouvelle était dans l’air. Elle a été confirmée hier lors de la présentation des résultats d’UBS pour le troisième trimestre: le numéro un bancaire helvétique, qui a replongé dans les chiffres rouges, va supprimer 10 000 emplois d’ici à 2015, dont 2500 en Suisse. La région zurichoise, qui abrite 15 000 des 22 500 postes en Suisse, risque d’être fortement touchée. La division banque d’affaires (investment bank) est en ligne de mire. Et voit ainsi sa restructuration s’accélérer.
«Ce fut une décision difficile et nous prendrons toutes les mesures possibles pour en atténuer les effets», assure le patron d’UBS Sergio Ermotti. En Suisse, les personnes concernées devraient bénéficier d’un «plan de coaching» les formant à d’autres filières. La banque espère aussi qu’une grande partie des suppressions pourra se faire par des départs naturels.» La nouvelle vague de suppressions d’emplois, la septième depuis octobre 2007 où UBS comptait encore plus de 80 000 postes dans le monde, est l’élément choc de «l’accélération de la nouvelle stratégie», pour reprendre les mots de la banque. D’ici à 2015, UBS veut réduire ses effectifs à 54 000 employés, et économiser 5,4 milliards par année, chiffre comprenant les 2 milliards annoncés en 2011. Elle entend aussi investir 1,5 milliard pour relancer sa croissance.

A Londres et aux USA
«Les emplois ne disparaîtront pas du jour au lendemain», a précisé Sergio Ermotti. «Sauf dans la banque d’affaires, où il faudrait agir rapidement.» C’est ce secteur, décrié depuis l’éclatement de la crise financière mondiale en 2007, qui subit les plus grands coups de ciseaux. A Londres principalement, où sont concentrés «quelque 40% des postes biffés», et aux Etats-Unis (3500 postes supprimés).
UBS veut se concentrer sur ses points forts traditionnels, le conseil, l’analyse financière, les actions, les changes et les métaux précieux. «UBS aurait dû prendre ces décisions plus tôt», remarque Claude Baumann, journaliste spécialisé dans le monde bancaire. «Dans tous les cas, on assiste un peu à un retour d’UBS à ce qu’elle était avant 1998 et la fusion avec la SBS, qui avait amené la culture de la banque d’affaires. La gestion de fortune redevient prioritaire.»
Pour Dusan Isakov, professeur à la chaire de gestion financière de l’Université de Fribourg, le fait qu’UBS restructure drastiquement sa banque d’affaires est une bonne chose. «C’était une activité très risquée – on l’a notamment vu avec le trader de Londres – qui pose beaucoup de soucis sans vraiment rapporter depuis la crise et l’affaire des subprimes. Et ça a failli engloutir UBS, et l’économie suisse avec.»

Lamentable et dramatique
Directeur de l’Observatoire de la Finance à Genève, Paul Dembinski estime lui aussi la décision justifiée. En revanche, elle aurait dû être prise beaucoup plus tôt. «En 2005 déjà! On attend des dirigeants qu’ils sachent maîtriser la croissance. Mais ils n’ont pas été capables de le faire. A l’époque, ce virage, tout le monde l’a raté!» Sergio Rossi, professeur d’économie à l’Université de Fribourg, ajoute: «Ce qui est à la fois lamentable et dramatique, c’est qu’en cas d’aggravation de la situation, le management se tourne vers le personnel afin de réduire les coûts. Jamais on ne touche au haut de la pyramide. On aurait pu adoucir la pilule en réduisant aussi les rétributions des dirigeants.»
Dans un communiqué, l’Association suisse des employés de banque (ASEB) a «salué le redimensionnement de la banque d’investissement» mais exigé que la banque «renonce à prononcer des licenciements de façon précipitée.» «L’UBS a une responsabilité particulière vis-à-vis de la Suisse», rappelle l’association, faisant allusion aux 6 milliards de francs apportés par la Confédération en 2008 et à la reprise, par la Banque nationale suisse, d’actifs toxiques pour quelque 40 milliards. L’association demande des alternatives aux licenciements, à commencer par la «réduction des bonus exagérés». I

 

Quel impact à Genève?

Genève est encore en plein traumatisme de la fermeture du site de Merck Serono et de ses 1250 postes détruits. Quel sera l’impact au bout du lac des 2500 emplois supprimés en Suisse par UBS?
Hier, au niveau des autorités cantonales, personne n’était en mesure de répondre à cette question. «Il y avait bien sûr des signes avant-coureurs», relève Laurent Paoliello, chargé de communication d’Isabel Rochat, conseillère d’Etat responsable du Département de la solidarité et de l’emploi, «mais le Conseil d’Etat n’a pas été prévenu». En clair: c’est par la presse que le gouvernement s’informe pour évaluer l’impact économique et social auquel il doit s’attendre. En attendant que des chiffres clairs lui soient communiqués, «il se tient prêt pour jouer son rôle de médiateur et mettre en route les mesures spécifiques de prise en charge des personnes qui seraient victimes de la décision». Par exemple en organisant des sessions d’information pour le personnel concerné et en anticipant l’arrivée de futurs chômeurs au niveau de l’Office cantonal de l’emploi.

Du côté de l’UBS, hier, on n’avait pas de chiffres concrets à communiquer. «Ce chiffrage pointu doit encore être mené, il est impossible de dire exactement quels postes seront supprimés et où», expliquait Jean-Raphaël Fontannaz, porte-parole d’UBS pour la Suisse romande.
De même, à cette heure, impossible de savoir combien de licenciements secs seront prononcés. «Le plan social est en vigueur, le nombre de personnes utilisant par exemple un plan de préretraite sera déterminant.»
Une évaluation grossière laisse penser que c’est surtout la région zurichoise qui sera impactée. «Environ deux tiers des 2500 postes supprimés devraient se trouver dans ce périmètre.» Soit environ 1670 postes supprimés. Restent donc 830 suppressions d’emplois pour le reste de la Suisse. Le site genevois d’UBS étant d’importance, il ne devrait pas être épargné.

Réactions

Albert Michel • Ancien directeur de la Banque cantonale de Fribourg, aujourd’hui président de son conseil d’administration, Albert Michel a travaillé une dizaine d’années à la direction d’UBS à Zurich. Pour lui, la décision du numéro un bancaire suisse ne surprend personne. «La politique du salami telle que l’a pratiquée UBS n’était pas la bonne. Du point de vue stratégique, trancher dans le vif et abandonner une partie de sa banque d’affaires était justifié. Ce que vit aujourd’hui le monde bancaire est ce qu’a vécu l’horlogerie il y a 30 ans. Si on ose prendre les décisions, et tirer les leçons du passé, on peut reprendre le dessus. Mais il faut savoir se concentrer sur ce que l’on sait faire, comme la gestion de fortune pour UBS. Il faut éviter de succomber aux sirènes, aux effets de mode. C’est ce que nous avons toujours fait à la BCF. J’ai toutefois une pensée pour les collaborateurs: l’ampleur des suppressions me surprend. Pour eux, qui ont fait correctement leur job et se retrouvent aujourd’hui pénalisés, c’est brutal. Ce sont des spécialistes dans leur domaine; il leur sera difficile de retrouver un emploi.» KP

Johann schneider-Ammann • Le conseiller fédéral a déploré sur les ondes de la radio publique alémanique les pertes d’emplois annoncées. Il y voit le signe que la place financière suisse demeure sous pression. «Sous cet angle, les banques doivent orienter leurs stratégies de façon à garantir l’avenir.» ATS

Parti socialiste • Rare parti à avoir réagi de lui-même, le Parti socialiste suisse a regretté que le personnel d’UBS «paye les pots cassés». Selon le président Christian Levrat, «l’UBS confirme – sans équivoque – que le choix d’investir massivement dans la banque d’affaires a été particulièrement dommageable aux grandes banques helvétiques comme à la place financière suisse». Le parti exige que la banque «se concentre sur la gestion de fortune tout en suivant une stratégie exclusivement basée sur l’argent propre.» AG

Le côté cynique de la bourse

Les rumeurs d’une restructuration avaient déjà fait prendre de la valeur à l’action d’UBS, lundi. Hier, cette action a poursuivi sa hausse à la Bourse suisse. «C’est le côté scandaleux des annonces de restructuration», réagit Sergio Rossi, professeur d’économie à l’Université de Fribourg. «On coupe dans les emplois, ce qui est censé dégager une augmentation du bénéfice et donc des dividendes plus élevés pour les actionnaires. Et on se précipite pour acheter des actions. C’est le côté abominable de la finance de marché.» Dusan Isakov, professeur à la chaire de gestion financière de l’Université de Fribourg, déplore également ce «côté cynique de la bourse, qui réagit positivement aux annonces de suppressions d’emplois. Mais honnêtement, je pense que les investisseurs ont plutôt réagi au fait qu’UBS allait changer de stratégie et réduire ses activités dans le secteur banque d’affaires.» KP

 
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