Pyramide mentale
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La déclaration est d’une bêtise crasse, mais elle ne doit pas être sous-estimée. En réclamant dans la NZZ am Sonntag que l’on forme moins de gymnasiens pour lutter contre le chômage, Johann Schneider-Amman a trahi une vision du monde bien ancrée dans les sphères dirigeantes de ce pays.
Des faits tout d’abord: le lien établi par le conseiller fédéral radical-libéral entre taux de chômage et taux de diplômés du secondaire ne tient pas une seconde. Toutes les études sérieuses montrent que l’absence de diplôme secondaire est un des facteurs déterminants de la pauvreté. A contrario, une bonne formation de base est essentielle à l’heure d’opérer une réorientation professionnelle.
En mettant en exergue deux pays prétendument repoussoirs – la France et l’Angleterre – comme preuve de son théorème, le ministre suisse de l’Economie fait surtout peine à voir. A quoi bon, en effet, avoir fréquenté l’EPFL puis l’Institut européen d'administration des affaires, si Johann Schneider-Amman n’est pas capable de dépasser le stade du syllogisme?
La Suisse offre à elle seule le contre-exemple parfait: le pays n’a-t-il pas vu le nombre de matus s’envoler ces dernières années sans être pour autant gangrené par le chômage de masse? En créant des passerelles entre formations généralistes et filières professionnelles, grâce notamment aux Hautes Ecoles spécialisées, la Suisse a trouvé une voie intéressante, même si elle est perfectible. En tant qu’ex-chef d’entreprise, M. Schneider-Amman devrait savoir que le pays manque encore cruellement de personnel hautement qualifié. Et qu’il pille allégrement ses voisins en médecins, ingénieurs, financiers ou informaticiens.
Qui plus est, la recherche souffre en Suisse de lacunes colossales, notamment dans les sciences sociales et humaines. Ce qui en termes de progrès et de projets communs n’est pas moins grave.
Pourquoi dès lors ce dérapage? Dans un pays qui n’a rien d’autre à vendre que sa matière grise et son savoir-faire, la vision pyramidale de l’économie de son ministre de tutelle – peu d’intellectuels, beaucoup de manuels – est sidérante. Un tel aveuglement ne peut s’expliquer que par les œillères idéologiques de la bourgeoisie suisse, ce mélange de conservatisme social, d’utilitarisme et de méfiance à l’égard des intellectuels qui perce le plus souvent dans le discours de l’UDC mais qui n’en est pas l’apanage.
Dans ce modèle de société, la formation du citoyen, l’émancipation par la culture et l’autonomie du travailleur sont vues au mieux comme des luxes, le plus souvent comme des dangers. Il faudra s’en souvenir quand ce conseiller fédéral bien peu inspiré recevra, en janvier 2013, la responsabilité de la formation, de la recherche et de l’innovation au sein de son dicastère élargi…





