Mercredi, 22 mai 2013

Que reste-t-il de la lutte des employés contre Merck Serono?

LUNDI 29 OCTOBRE 2012
Le 1er mai 2012, 500 employés de Merck Serono participaient au défilé.
JPDS

SYNDICAT • Près de 650 travailleurs du géant pharmaceutique se retrouveront sans emploi dès 2013. Unia constate l’échec mais loue une mobilisation sans précédent.

Après les luttes du printemps, les bureaux de Merck Serono (MS) commencent peu à peu à se vider. Dans un peu plus de deux mois, le site fermera ses portes et la firme cessera ses activités à Genève. Que reste-t-il de la bataille qui s’est jouée entre les employés – soutenus par le syndicat Unia – et la direction du géant pharmaceutique?

Sur les 1250 suppressions de poste annoncées le 24 avril dernier, environ 500 personnes ont pu retrouver un emploi. Parmi celles-ci, 260 employés ont ainsi été déplacés dans les autres sites de MS, dont près des deux tiers dans le canton de Vaud. Ce chiffre est à mettre en perspective avec les 750 transferts annoncés initialement par la direction. 170 personnes ont retrouvé du travail par elles-mêmes, acceptant quelquefois des emplois moins bien payés ou des contrats à durée déterminée. MS a également contribué à la création de spin-off, des parcelles de la société autonomisées. Censées créer de nombreuses places, celles-ci n’offre finalement que seize opportunités. Il reste ensuite les départs en préretraite, avec des rentes sévèrement diminuées.

La fondation d’un institut de recherche en biotechnologie est l’un des grands enjeux défendus par la task force mise en place par le conseil d’Etat. Ce projet a de grandes chances d’aboutir et pourrait créer plus de 200 emplois à moyen terme. Les projets sont là, le financement aussi, assumé par des fonds privés et par les milieux académiques. Il ne manque plus que des infrastructures, pour lesquelles l’Etat a son rôle à jouer, selon les responsables du projet.

Au final, un peu plus de 700 emplois pourraient être sauvés. Il reste donc environ 650 personnes qui se retrouveront sans solutions dès 2013.

Le plan social proposé initialement par la société n’a que peu souffert des modifications voulues par le syndicat et les travailleurs. Alors que ceux-ci souhaitaient une indemnité correspondant à un mois et demi de salaire par année d’ancienneté, ils devront finalement se contenter d’un seul mois. Les améliorations du plan obtenues demeurent anecdotiques.

Les raisons d’un échec

«Sur le fond, le résultat est un échec, admet Alessandro Pelizzari, secrétaire régional d’Unia. Nous souhaitions pouvoir maintenir les emplois à Genève et nous n’y sommes pas parvenus.» Mais il souligne volontiers les conditions initiales qui n’étaient de loin pas favorables à cet objectif. En effet, le code des obligations suisse n’offre que très peu de protection aux travailleurs face aux licenciements collectifs. «Dès lors, MS avait tout le loisir de coopérer ou non, sans que l’on puisse contraindre l’entreprise.»

D’autres facteurs expliquent également les difficultés rencontrées par le mouvement. Par exemple, la lutte syndicale s’inscrit dans une logique locale, peu propice aux collaborations internationales. Lorsqu’une multinationale annonce un plan de restructuration mondial, les travailleurs des groupes qui la composent deviennent en quelque sorte concurrents. «Les syndicats allemands n’ont pas du tout soutenu notre cause, déplore Alessandro Pelizzari. Il est clair que des suppressions de postes à Genève préservent quelques emplois à Darmstadt», ville où siège la société.

Autre exemple: la grève, «arme suprême de la lutte syndicale», n’a pas affecté MS. La firme genevoise n’étant pas un site de production, la direction avait pris le soin de déplacer les projets stratégiques hors du canton. A part quelques retombées minimes sur l’image de l’entreprise, les pressions sur les décideurs n’ont été que très limitées.

Hubert Godinot, l’un des représentants du personnel, s’interroge: «Aurions-nous pu négocier un meilleur plan social si nous n’avions pas engagé le bras de fer pour préserver les emplois? Peut être.» Mais le travailleur estime également qu’il en allait de la crédibilité et de la dignité des employés, tout comme de la cohérence du syndicat. Ils ne pouvaient pas perdre sans combattre, surtout que le plan de licenciement ne correspondait pas à l’état de santé des finances du groupe.

Une mobilisation inédite

La réussite de la lutte est plutôt à chercher du côté de la mobilisation sans précédent des travailleurs. Lors de l’annonce du plan de restructuration, en avril dernier, seuls cinq travailleurs étaient membres du syndicat. Il ne s’agissait donc pas de la tradition dominante pour ces employés majoritairement qualifiés.

Plusieurs centaines d’entres eux ont participé à chaque action menée par le syndicat. «Unia ne s’est pas substitué aux travailleurs mais a vraiment mené le combat à leurs côtés, souligne Alessandro Pelizzari. Cinq jours de grève, en Suisse, dans le domaine pharmaceutique, c’est du jamais vu.» Cet engagement est également représenté par le travail fourni par les employés pour proposer des projets alternatifs crédibles à la direction, en vue de préserver l’activité du site.

Actuellement, plus de 130 travailleurs de l’entreprise se sont syndiqués, un nombre relativement faible par rapport aux 800 employés qui ont mandaté Unia pour les représenter, mais à comparer également avec celui des cinq membres en avril. «La conception des employés a changé vis-à-vis du syndicalisme, estime Hubert Godinot. Un grand nombre se sont renduscompte que leur défense était financée en partie par des ouvriers.» Un grand élan de soutien à Unia a alors vu le jour. Sans pour autant devenir membre, les futurs licenciés ont récolté près de 50 000 francs. Cette collecte a permis de financer les nombreuses actions d’Unia, mais pas forcément les salaires de ses syndicalistes qui ont travaillé à plein temps durant les mois de lutte.

Vers plus de protection?

Globalement, les enseignements sont positifs, selon Alessandro Pelizzari: «Au début, tout le monde disait que nous étions fous de nous lancer dans cette aventure, vu le peu de conscience syndicale du milieu. Au final, nous avons réussi à imposer un vrai rapport de force à MS, qui ne s’y attendait pas.»

L’épisode de MS devrait avoir des répercussions plus générales dans le pays. Un groupe d’employés a ainsi fait part de sa volonté de lancer une initiative populaire dans le but d’augmenter la protection des travailleurs contre les licenciements collectifs. Ils souhaitent rendre l’obtention d’un compromis obligatoire lors de négociations entre employeurs et délégués.

Les futurs ex-travailleurs de MS. auront besoin du soutien institutionnel des syndicats. Les possibilités d’une telle mesure seront bientôt débattues au sein d’Unia, qui pourrait être  chargé de fournir les moyens logistiques et juridiques au projet. Une nouvelle bataille s’engage. Législative, cette fois

Vous devez être loggé pour poster des commentaires