Economie solidaire versus capitalisme
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BRESIL • Construire un autre monde par la création d’entreprises autogérées. C’est l’objectif d’une ONG basée à Rio de Janeiro. Rencontre.
L’économie solidaire a connu un essor fulgurant depuis une vingtaine d’années. Ces associations, coopératives en autogestion, clubs de troc et organismes de microfinance à but non lucratif créent des rapports économiques plus humains et démocratiques, en rupture avec la logique capitaliste du profit et du salariat. Au Brésil, le mouvement a même pris un caractère politique: «C’est un projet pour un autre développement économique basé sur des relations de pouvoir horizontales sur les lieux de travail. L’homme y est un sujet et non un objet. Nous voulons aussi la radicalisation de la démocratie dans les champs politiques et économiques», affirme sans sourciller Adriana Bezerra Cardoso, éducatrice au Centre d’action communautaire (Cedac) de Rio de Janeiro.
Son organisation d’éducation populaire oriente et forme des dizaines de groupes de production dans les quartiers pauvres et modestes de la ville. Elle fait partie du Réseau intercontinental de promotion de l’économie solidaire et de l’Espace pour un Mercosur solidaire, lesquels fédèrent des milliers d’organisations de ce type dans plusieurs pays d’Amérique latine.
La militante était de passage à Genève la semaine dernière à l’occasion d’une rencontre du Mouvement pour la coopération internationale, lequel soutient son association (lire ci-dessous).
Interview.
Pouvez-vous préciser le rôle de votre organisation dans le cadre de l’économie solidaire?
Adriana Bezerra Cardoso: Nous avons débuté ce travail en 1985. En soutenant les femmes dans les milieux populaires, par l’accompagnement et la formation, nous nous sommes rendu compte de la nécessité de mettre en place des initiatives génératrices de revenus. Depuis, le Cedac place l’autogestion en tête de liste de ses priorités. Nous ne souhaitions pas reproduire les relations de patron-employé, les rapports d’exploitation du système capitaliste. A l’époque, on ne parlait pas d’économie solidaire. Mais nous prêtions une attention particulière à la qualité des conditions de travail et aux relations solidaires entre les femmes.
Celles-ci ont pu commencer à s’organiser en collectifs de travail. Nous avons d’abord soutenu la fabrication de charcuterie et la confection de vêtements et de linge de maison. Puis, peu à peu, notre action s’est élargie, avec l’appui à l’agriculture urbaine, la production d’engrais organique, la confection d’artisanat et la construction de bâtiments. L’un de nos objectifs est la mise en réseaux de tous ces groupes pour que l’échange de leurs expériences et de leurs savoirs renforce leur action locale.
Certaines travailleuses ont organisé des crèches communautaires pour pouvoir se rendre sur leur lieu de travail sans leurs enfants. Du jamais vu. D’autres solutions ont aussi émergé: dans un groupe de couture par exemple, qui comprend sept femmes, cinq sont à la machine et deux s’occupent des enfants, toutes avec le même salaire.
Comment est ensuite né le concept d’économie solidaire, puis le mouvement qui s’en réclame?
Grâce à la mise en réseau de ces acteurs au Brésil et en Amérique latine. C’est à partir du moment où nous nous sommes projetés comme un acteur politique, que nous avons commencé à donner une identité collective au mouvement, que nous avons été progressivement reconnus par la société civile et par l’Etat.
Depuis la fin des années 1990, on a obtenu l’appui de quelques municipalités, puis de l’Etat fédéral. En 2003, à la suite d’une forte dynamique impulsée par le mouvement, on a assisté à la création du Secrétariat d’Etat à l’économie solidaire. Suivie de la naissance du Forum brésilien d’économie solidaire.
Depuis l’arrivée du Parti des travailleurs à la présidence, en 2003, le gouvernement a-t-il véritablement encouragé ce secteur?
Il y a eu un soutien à travers ce Secrétariat spécialisé, qui dépend du Ministère du travail. Puis, nous avons réussi à conquérir l’appui d’autres secrétariats et ministères. L’économie sociale est aussi entrée dans le plan pluriannuel de l’Etat. Mais cette aide est très faible et superficielle si on la compare aux autres politiques publiques en faveur des grandes entreprises et des multinationales.
Autogestion en construction
Vous concevez l’économie solidaire comme un moyen de dépasser le capitalisme. Cette stratégie est-elle suffisante?
Nous sommes en train de produire une nouvelle économie à l’intérieur de l’ancienne – en réalité, elle n’est pas si neuve, les pratiques que nous défendons sont bien antérieures à l’implantation du capitalisme. Mais nous demandons aussi une démocratisation radicale des entreprises et des institutions publiques. Nous réclamons par exemple l’audit de la dette externe du pays et la participation directe de la population d’une ville à son budget. Bien sûr, le mouvement d’économie solidaire n’est qu’un des acteurs de la transformation globale. Il y a en a beaucoup d’autres: les peuples autochtones, les organisations paysannes telles que Via Campesina et le Mouvement de travailleurs sans terres, etc.
Et les syndicats?
Nous avons des difficultés à collaborer avec les syndicats. Parce que leur lutte concerne la relation patron/employé. Il est ardu de sortir de cette logique pour construire l’autogestion dans les entreprises. Nous avons cependant de bonnes relations avec l’une des principales fédérations syndicales, la Centrale unique des travailleurs. Celle-ci a même créé une entité qui regroupe des travailleurs de l’économie solidaire, l’UNISOL.
Quels sont aujourd’hui les principaux obstacles à l’extension du mouvement?
La soumission des Etats aux intérêts des grandes compagnies en est un. Il y a aussi un problème d’ordre culturel. Nous avons été éduqués avec des valeurs conformes au modèle économique dominant: la concurrence, l’individualisme, le consumérisme, etc. Récupérer les valeurs de solidarité, de créativité dans le domaine économique et le bon sens en matière de consommation ne se fait pas du jour au lendemain. L’autogestion n’est pas prête, il s’agit d’une construction en cours. Ce n’est pas facile, même pour les militants de longue date. Le renversement des valeurs est un processus permanent d’éducation, de formation et de transformation à accomplir dans les espaces de travail que nous favorisons et au-delà, notamment à travers les médias associatifs. A Rio et au Brésil, de nombreuses radios alternatives et communautaires se sont développées qui transmettent d’autres visions. Dans l’optique que les acteurs sociaux de terrain et les travailleurs puissent produire leur propre communication. CKR
Une coopération pour la transformation sociale
DÉCLARATION • Le Mouvement pour la coopération internationale fête ses 50 ans. L’occasion de définir de nouvelles orientations pour les partenariats Nord-Sud.
Que nous disent les ONG et mouvements sociaux du Sud de la coopération internationale? Et, surtout, comment améliorer cette dernière? Voilà l’objectif que s’est fixé le Mouvement pour la coopération internationale (MCI), basé à Genève, à l’heure de fêter ses noces d’or en matière de partenariats Nord-Sud. Pour ce faire, le MCI a invité à Genève des représentants des cinq projets qu’il soutient actuellement, ainsi que des délégués d’ONG qu’il a accompagnés par le passé.
En tout, ce sont dix-huit personnes venues principalement d’Amérique latine, dont plusieurs dirigeants de peuples indigènes, mais aussi du Timor oriental et de Haïti, qui ont débattu à ce sujet durant la semaine du 15 octobre. L’événement a aussi fourni l’occasion d’un échange d’expériences et de savoir-faire qui leur permettra d’enrichir leurs pratiques à l’avenir.
Au final, une déclaration de cinq pages a été publiée, qui mérite une lecture attentive. Le bilan est sans complaisance: si la coopération a permis à de nombreuses personnes, groupes et ONG d’améliorer les conditions de vie de certaines franges de populations, elle s’avère cependant beaucoup trop fragmentée: «Quand il y a une multiplication non cohérente des projets, ce n’est pas parce qu’il y a de nombreuses ONG étrangères dans un pays que cela entraîne un changement social pérenne», fait remarquer le texte.
Solution préconisée? Faire pression sur les pouvoirs publics pour obtenir des changements significatifs. «Plutôt que de se contenter de construire une école, il est pertinent de mener un lobby pour que le Ministère de l’éducation prenne en charge l’ensemble des élèves du pays», explique Aurélien Stoll, chargé de projets au MCI. Plusieurs autres exemples sont mis en avant: le Pérou vient d’adopter une loi qui rend obligatoire pour le gouvernement de consulter et d’obtenir le consentement des peuples indigènes lors de l’implantation de projets miniers ou pétroliers ou d’infrastructures sur leur territoire.
Ce résultat a été obtenu grâce aux mobilisations des mouvements autochtones, que le MCI soutient aujourd’hui. Au Brésil, la persévérance des acteurs de l’économie solidaire a amené le gouvernement à créer un Secrétariat d’Etat chargé de soutenir ce secteur (lire-ci dessus). En Uruguay, l’ONG genevoise a soutenu un projet associatif d’accompagnement social et sanitaire de jeunes filles enceintes. Le programme a depuis été repris par les autorités.
Le MCI encourage donc les ONG et collectivités du Nord à financer en priorité les projets d’associations qui vont dans ce sens. Il leur demande d’assouplir les critères d’attribution des nouveaux dons qui sont aujourd’hui trop souvent liés à des résultats rapides et palpables. «Lorsqu’on vise des changements conséquents, sur un moyen ou un long terme, on est dans l’incertitude, les résultats dépendent des réactions des autorités et d’autres organisations de la société civile», spécifie Aurélien Stoll. Partant, la déclaration précise que les associations du Sud doivent être soutenues non seulement pour les aspects concrets de leurs programmes, mais aussi pour «leur vie démocratique et leurs besoins en personnel et en matériel». La formation est notamment déterminante pour l’émancipation des populations.
Mais un gros travail doit aussi se faire au Nord. D’une part pour combattre l’évasion et la fraude fiscales, qui privent les populations de pays du Sud de précieuses ressources. D’autre part, pour «surveiller et, le cas échéant, dénoncer les pratiques des entreprises qui portent atteinte au ‘bien vivre’ des peuples». CKR





