Lundi, 20 mai 2013

Etes-vous heureux?

SAMEDI 27 OCTOBRE 2012

«¿Es usted feliz?», demandait en 1979 l’artiste chilien Alfredo Jaar, dans le cadre d’un travail artistique – avec son innocence toute subversive, l’interrogation n’a pas éveillé les soupçons des censeurs de Pinochet. La même question était au centre de deux dépêches d’agence, hier matin: alors que la première voyait une légère amélioration du moral des Allemands en octobre, la seconde notait que celui de nos voisins hexagonaux continuait à se dégrader. Libre circulation aidant, devra-t-on s’attendre à un déménagement massif des psys teutons vers la France?
Pas vraiment: l’indice mesurant le moral ne s’inquiète pas tant de l’occupation des divans que de l’appétence de Monsieur et Madame Tout-le-monde à consommer – avoir ou non le moral calcule le degré de détermination des ménages à dégainer leur carte de crédit. Si tout va bien, on achète, si on doute, place à l’épargne, pour autant qu’il reste quelque chose à glisser dans le bas de laine à la fin du mois. Très en vogue, cet indice a sa place dans nos sociétés où le degré de consommation détermine en partie la croissance et la richesse du pays. Mais n’est-ce pas étrange, à la lecture de ces baromètres, de réaliser qu’une des tâches de nos gouvernements est de veiller à ce que notre moral soit au beau fixe? Non pas pour éviter une explosion des coûts de santé mais pour que l’économie puisse viser les cimes.
L’indice de moral des consommateurs n’est pas pris en compte dans le calcul du sacro-saint Produit intérieur brut (PIB): ce dernier évalue la production économique sans s’inquiéter du bien-être individuel ou collectif. Mais le premier influence bien entendu le second. Or le PIB est un indice très critiqué, se fichant par exemple de l’environnement: basé sur le court terme, il favorise la consommation des ressources naturelles, sans s’inquiéter de ce qui adviendra le jour où elles seront à sec.
Les indices parallèles existent, mais ils peinent à imposer leurs formules, qui incluent tour- à-tour la sauvegarde de la nature, le développement responsable et durable, l’espérance de vie, le niveau d’éducation, l’égalité de genre ou la qualité de vie. Le plus connu est l’Indice de développement humain (IDH), imaginé par une agence onusienne en 1990 déjà, qui n’est pas sans défauts – il n’englobe pas les libertés publiques dans ses paramètres, pour ne citer que cet exemple – mais va dans la bonne direction.
Au-delà de l’indice du Bonheur national brut établi au Bhoutan, certes sympathique mais guère exportable – le petit pays himalayen est l’un des moins industrialisés au monde –, on peut encore citer le Produit intérieur doux, qui évalue les activités non marchandes; mais aussi l’Indice de la planète heureuse (Happy Planet Index): élaboré en 2006 par des économistes progressistes, il se compose d’un classement de 178 pays à partir de leur empreinte écologique, de l’espérance de vie et du degré de bonheur. Il réserve quelques surprises: parmi les 30 premières nations de la statistique, on ne trouve que des pays du Sud, comme le Costa Rica, le Vietnam, la Colombie ou le Brésil. Bref, aucune trace des pays occidentaux si inquiets de leur niveau de consommation. Pardon: de leur moral.

 
Le Courrier
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