Vendredi, 24 mai 2013

Anthony Pateras, ni maître ni marteau

DIMANCHE 28 OCTOBRE 2012
Anthony Pateras.
SABINA MASELLI

MUSIQUE Rencontre avec le pianiste, compositeur et improvisateur australien qui se forge une voix toute personnelle dans le champ musical contemporain.

Invité régulièrement par la Cave 12 à jouer à Genève – en témoigne un album live en trio avec le percussionniste Sean Baxter et le guitariste David Brown – Anthony Pateras a participé le mois dernier à «Cataclysme Piano» au Théâtre du Galpon, une joyeuse entreprise de déconstruction et de reconstruction de l’instrument. L’occasion d’évoquer avec lui quelques-unes des multiples facettes de son travail.
Né à Melbourne de parents d’origine macédonienne, Anthony Pateras a suivi une formation classique et joué avec des groupes rock de la métropole australienne avant de suivre des études de composition. «Vers quinze ans, j’ai eu besoin de faire autre chose, je ne supportais plus les compétitions de piano et l’adhésion aveugle à la tradition», explique-t-il. Ce jeune virtuose préfère imaginer de nouvelles techniques instrumentales et inventer ses propres règles de jeu à l’aide de lutheries électroniques. Ce faisant, il s’inspire des compositeurs du XXe siècle, de la musique concrète, de John Cage et des expérimentations menées entre autres par John Zorn. Il profite aussi de son expérience d’organisateur de concerts et de festivals à la croisée du contemporain et des musiques d’improvisation. Il est vrai que l’insularité australienne fait de ce continent, à la fois loin de tout et profondément relié, un terroir fertile pour les expérimentations artistiques.
Ces années de formation et de médiation ont eu une influence déterminante sur son parcours: «Depuis lors, ma musique est chargée de contrastes, entre doute et conviction, entre  structure et fluidité, entre humour et ténèbres.» Dans son travail fondé sur des oppositions créatrices, Anthony Pateras emploie les techniques les plus variées: l’écriture automatique pour Immediata (2010), composition pour violon électrique, lutherie électronique et orchestre spatialisé; écriture aléatoire pour Broken then fixed then broken (2009), pièce pour violoncelle, clarinette basse et piano préparé; dissolution des masses orchestrales dans les improvisations électro-acoustiques pour Fragile Absolute (2010), une œuvre en forme de manifeste.

SORTIR LE PIANO DU PIANO

Dans son article «La musique de demain» publié en 1924, Edgar Varese demande pourquoi nous sommes si conservateurs en musique, fustige un système de notation musicale devenu une référence immuable depuis le XVIIIe siècle, et s’exclame «Oublions le piano!» Les murs érigés entre composition et improvisation dans notre si raisonnable culture occidentale se sont écroulés depuis lors sous les coups de boutoir de nombreux artistes. Anthony Pateras reprend à son compte un travail exploratoire en développant une œuvre qui transcende avec brio les catégories usuelles. Le point de départ est toujours la recherche phonique, et non la musique à programme: «Je ne veux pas raconter d’histoires. Je cherche à créer des situations uniques avec le matériau dont je dispose, que ce soit un piano, un orchestre ou des instruments électroniques. J’essaie de faire quelque chose qui n’a jamais été fait, sachant bien que cela ne marche pas toujours...»
Ainsi, dans sa performance donnée à «Cataclysme piano», sa redoutable vélocité a permis de créer un flux continu de sons non articulés. Au bout du compte, le piano s’est transformé en véhicule d’une transe inspirée des musiques électroniques et des techniques de préparation, alors même que la démarche était purement acoustique. «J’ai essayé d’exprimer des transitions fluides et de secrètes activités psycho-acoustiques, de façon à sortir le piano du piano.»

L'URGENCE EXPRESSIVE

Il y a quelques années, Anthony Pateras a ouvert un chapitre cinématographique dans une œuvre qui fait la part belle aux paysages sonores inouïs. Associé au réalisateur Eron Sheean, il a signé en 2011 la musique du thriller Errors of the Human Body, un film qui questionne intelligemment le progrès scientifique. Son rôle n’était pas celui d’un faire-valoir: «Si vous vous laissez influencer par les images, vous vous retrouvez à devoir faire des compromis. Je me suis inspiré des idées du script, de façon à les nourrir de sons provenant d’ailleurs. Cela m’a donné un maximum de liberté, alors que la plupart des compositeurs travaillant pour le cinéma sont enchaînés – et plus il y a d’argent en jeu, moins ils sont libres dans leur expression.»
Une toute récente compilation de cinq disques propose un passionnant travelling sur dix ans de travail de composition. Elle montre que dans chaque projet résident une forme nouvelle et une exploration propre, dans une démarche mêlant rigueur et intuition. «Le point de départ de mon travail a consisté à extraire le piano de son histoire. Même s’il y a un piano sur scène, et un pianiste qui en joue, j’essaie d’amener l’instrument ailleurs à l’aide de techniques personnelles. J’ai préparé le piano de façon intensive pendant dix ans pour échapper à son univers sonore. Ce faisant, j’ai gagné mon indépendance et trouvé de nouvelles approches dans le rythme et la texture.»
Etabli depuis quelques années à Bruxelles, Anthony Pateras s’est rapproché de la scène européenne et arrive ainsi à mieux organiser ses tournées. Il multiplie les projets sur scène, entre autres Pivixki, duo avec le batteur et percussionniste Max Kohane, dont les séquences rythmiques et les éclats phoniques poussent le rock hardcore dans ses derniers retranchements, ainsi que Thymolphthalein, son projet d’improvisation le plus abouti, dont le dernier disque s’intitule Ni Maître Ni Marteau – un clin d’œil à Pierre Boulez, et pour une fois tout un programme!
Dans les projets de ce compositeur prolifique, le dénominateur commun est l’attention toute particulière à la dimension orchestrale de la musique. La rigueur formelle de la démarche ne prétérite jamais l’urgence expressive et la volonté d’explorer de nouveaux territoires. Anthony Pateras se dédie pleinement à des objets musicaux saisissants et ne fait aucune concession à l’industrie culturelle du spectacle. Soucieux de ne pas se laisser enfermer, il lance un avertissement clair: «Même les techniques dites étendues peuvent devenir une institution ou un cliché... En tant que compositeur et improvisateur, il faut continuer à lutter pour aller plus loin. Le travail n’est jamais terminé!»

 

Ecouter: Collected Works 2002-2012 (5 CD, Immediata Records). Errors of the Human Body (Film Soundtrack / Mego Records, 2011). Thymolphthalein, Ni Maître Ni Marteau (Mego, 2011. Pateras / Baxter / Brown, Live at l’Usine (Cave 12, 2008).

 
Le Courrier
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