Mercredi, 22 mai 2013

Le sidérant voyage d’Arabie

DIMANCHE 28 OCTOBRE 2012
Photo. Du Yemen (ici la ville de Sanaa), Carsten Niebuhr a gagné l’Inde, puis est rentré au Danemark par voie de terre via la Perse.
DR

HISTOIRE  Longtemps oublié, le récit de voyage en Orient de Carsten Niebuhr, explorateur du siècle des Lumières, sort chez L’Aire. Vivant, humain et riche en péripéties.

Preuve de la soif de savoir des savants des Lumières, le tome 1 du Voyage en Arabie Heureuse et autres pays de l’Orient est paru aux Editions de L’Aire, dont il inaugure du même coup la collection «Feuilles orientales». Dû à la plume de Carsten Niebuhr (1733-1815), ce récit couvre sept ans d’exploration (1761-1767) en Egypte et au Yémen, appelé jadis Arabie Heureuse. Le géomètre Carsten Niebuhr a été choisi pour prendre part à une expédition scientifique voulue par le roi du Danemark Frédéric V. Une chance inouïe pour ce jeune paysan frison très tôt orphelin, boursier de l’Université de Göttingen, qui n’a fréquenté l’école... élémentaire qu’à partir de 22 ans (!) faute d’argent. Repéré en 1758 par l’orientaliste Johann David Michaelis, concepteur de l’expédition, Niebuhr est intégré au projet. La mission est ambitieuse: identifier la faune et la flore citées dans la Bible, élaborer une carte topographique de la Terre Sainte, comprendre le cycle des marées lors de l’Exode des Hébreux et analyser les modes de vie des Arabes et des Juifs.
Du Yémen, Niebuhr a gagné l’Inde puis est rentré au Danemark par voie de terre via la Perse. Ce tome 1 s’arrêtant à Bombay, reste à espérer que la suite sorte de presse prochainement. Car la publication de ce journal de voyage longtemps oublié nous donne l’occasion de découvrir une véritable odyssée dramatique, dont le Danois Thorkild Hansen a écrit une version romancée dans La Mort en Arabie (Actes Sud, 1988). Rédigé par Carsten Niebuhr en allemand, Voyage en Arabie Heureuse et autres pays de l’Orient a été «traduit» en français moderne par Xochitl Borel sur la base de volumes parus en 1780 à Berne, soit un an après la première traduction française imprimée, en 1779 à Paris.

BAHREÏN, WAHHABISME...
Parler de mort en Arabie n’a rien d’une exagération épique: Carsten Niebuhr a été le seul survivant de l’expédition. Tous les autres savants embarqués ont péri en chemin: les fièvres et la malaria ont prélevé leur tribut, ajoutant une note morbide à une croisière de surcroît plombée par les rancunes. L’image paisible d’élégants savants se faisant des politesses à bord en prend un coup! Ils se détestaient cordialement, l’un d’entre eux projetant même d’empoisonner à l’arsenic un ou deux confrères. Chaude ambiance.
Bref, l’odyssée vire au fiasco, et Frédéric V est mort depuis un an quand le roturier rescapé de ces tribulations revient au Danemark. Le nouveau roi, Christian VII, malade mental hissé sur le trône à l’âge de 17 ans, a la tête ailleurs... Son royaume glissera peu à peu vers une crise de régime, accentuée par l’incapacité d’un monarque dément enclin à s’auto-mutiler. Fort mal conservées, les collections de plantes et d’animaux du Suédois Pehr Forsskal, naturaliste membre de l’équipe et mort au Yémen en 1763, ont pourri et ont dû être jetées. Quant aux dessins de Baurenfeind, autre membre de ce docte aréopage, ils ont brûlé dans un incendie. Niebuhr a quant à lui rapporté des relevés qui aideront à cartographier la Mer rouge, et a mesuré avec une marge d’erreur minime la hauteur de la pyramide de Kheops; il a par ailleurs écrit un journal très fouillé, dense, qui aborde politique, agriculture, histoire, religion, faune, flore, etc.
On voyage sur ses traces en Egypte, en Arabie, au Yémen et en Inde. Illusoire de citer l’ensemble des cités visitées: il y a Alexandrie, Le Caire, Suez, la capitale du Yémen, Sanaa, ou encore Moka, jadis port d’exportation de café, qui donna son nom au petit moka... Après l’onde de choc du «printemps arabe», ces notes prennent un écho renouvelé: Carsten Niebuhr raconte par exemple la montée en force, en Arabie, de la doctrine islamique radicale d’Abdel Waheb (sic). Le lecteur y reconnaîtra sans peine les débuts du wahhabisme, courant porté en avant par Mohamed ben Abdelwahhab (1703-1792) à cette époque même, et érigé au XXe siècle en doctrine religieuse officielle de la dynastie saoudienne. Ailleurs, Niebuhr décrit l’archipel de Bahreïn, englué au cœur d’une rivalité entre Arabes et Persans, conflit qui résonne avec celui déchirant le royaume depuis 2011. C’est au sujet des rives nord et sud du golfe Persique qu’apparaît la seule (minime) erreur de géographie du livre: l’île de Karek, située près de la côte iranienne, n’est pas Jakarta (une note l’indique erronément) mais l’îlot de Kharg (Iran).
Autre réserve: il est permis de ne pas trouver toujours grand intérêt à nombre de récits de guerres locales du Yémen sans grands enjeux, qui ont eu lieu avant que les savants ne jettent l’ancre à Moka. Ces comptes rendus de portée limitée ne diminuent pourtant en rien l’intérêt de l’ouvrage. Né dans le contexte périlleux que l’on sait, il rassemble des considérations précieuses sur la gouvernance, les us et coutumes, les qualités et travers de l’un ou l’autre peuple, ainsi que des notes sur l’environnement. Animaux – dont le chacal, mot que Niebuhr découvre sur le tas et orthographie «tchakal» selon l’origine turque du substantif – et plantes ont piqué la curiosité de l’équipe. Y compris le qat et le haschich. L’un ôte le sommeil et n’a pas bon goût, note Niebuhr, l’autre génère le keis, état joyeux (kif) d’où vient le verbe populaire moderne «kiffer»!

A ECHELLE HUMAINE
L’éloignement dans le temps ne doit donc pas réfréner l’appétit du lecteur. Ce récit des Lumières se révèle vivant, semé de tranches de vie et de «choses vues», sans idéalisation ni dénigrement de cet «Autre» bien réel: le Yéménite l’est vraiment, ce n’est pas Usbek, le Persan de Montesquieu. Le dessein est ici scientifique, et non satirique. Il s’agit d’un exercice en forme de défi, eu égard aux outils d’analyse de jadis, visant à comprendre une culture très différente de celle de l’Europe du nord d’où partirent, un jour de 1761, une poignée de savants. Jamais le chroniqueur ne tient le rôle d’un narrateur omniscient: il avoue ses propres limites, comme lorsqu’il admet ne pas être toujours arrivé à noter des noms de lieux ou d’objets. Loin de toute vantardise, ce récit dévoile même un ratage de première: arrivés jusqu’à l’entrée du monastère de Sainte-Catherine, dans le désert du Sinaï, les érudits sont refoulés faute d’avoir en main un laissez-passer de l’autorité ecclésiastique du Caire! De quoi garder une échelle humaine à ce périple: la perfection n’est pas du tout de ce monde.

 

Carsten Niebuhr, Voyage en Arabie Heureuse et autres pays de l’Orient (1761-1767), tome 1, texte établi par Xochitl Borel, présenté et annoté par Alain Chardonnens, Ed. de l’Aire, 2012, 584 pp.

 
Le Courrier
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