Rues avec vue au Mamco
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CONTEMPORAIN Pour l’automne, le musée genevois propose six expositions, dont la plus belle magnifie les HLM.
C’est l’exposition phare des accrochages d’automne: au deuxième étage du Musée d’art moderne et contemporain de Genève (Mamco), les peintures du Français Yves Bélorgey transforment couloirs et salles en rues ou parcs, desquels on observe l’architecture à tendance moderniste d’innombrables villes – Varsovie, Mexico, Erevan, Dakar, Londres, Kiruna, Marseille ou Genève. «Anthropologie dans l’espace», c’est le nom de la proposition, s’inscrit dans le nouvel épisode du cycle «L’Eternel détour» du Mamco, qui inclut quatre autres expositions monographiques et plusieurs accrochages renouvelés des collections du musée, notamment sous forme de chambres.
Plasticien établi à Montreuil, Yves Bélorgey s’intéresse exclusivement aux immeubles construits dans les années 1950 à 1970 et destinés au logement à bas prix. Les bâtisses, qu’il traque depuis 1993, se trouvent généralement en périphérie – à Genève, c’est l’ensemble des Avanchets qui a intéressé l’artiste l’an dernier. Parfois, le nom des architectes figure sur la notice.
ABSTRACTION GEOMETRIQUE ?
Le travail de Bélorgey tient du protocole: le plasticien, qui a étudié le droit et l’histoire de l’art avant de s’inscrire en étudiant libre aux Beaux-Arts de Lyon, prend des photos de ses sujets, puis les retravaille et les peints dans un style proche du photo-réalisme. L’humain est absent des toiles, mais les habitations n’ont rien... d’inhumain: on est loin du cliché des HLM cages à lapins. Aussi, les traces de vie sont innombrables, entre linge qui sèche, pots de fleurs ou antennes paraboliques.
Ce qui saute aux yeux, c’est le format des toiles, systématiquement carré, comme celui généralement utilisé pour la peinture abstraite – alors que les vues figuratives ont habituellement un format horizontal. Mais le choix fait sens: les bâtiments représentés pratiquent pour la plupart les grandes lignes perpendiculaires, dans des cadrages qui incluent rarement tout l’immeuble. Les yeux plissés, ces toiles peuvent tenir de l’abstraction géométrique.
Très réussi, l’accrochage permet une véritable immersion dans l’univers du peintre, avec une variation intelligente des rythmes entre vues frontales ou de biais. Une série de beaux dessins complète l’exposition, de même que plusieurs toiles datant d’avant 1993, elles aussi sans humains, dans un style post-Hopper – certaines couleurs, les ciels, les textures – que le peintre a abandonné lorsqu’il a développé son style propre.
Au quatrième étage, une fois n’est pas coutume, ce sont sept chambres qui accueillent les visiteurs. La première, en forme de studio, présente des extraits de la collection de Yoon Ja et Paul Devautour, alors que les autres sont des pièces – dans les deux sens du terme – d’artistes. Il y a par exemple Dominio de Tomás Espina et Martin Cordiano, en forme de salon-cuisine plus vrai que nature mais dont toutes les vitres ou miroirs sont brisés – ce que souligne une installation sonore dans l’espace suivant.
CABANE DE CHASSEUR
Avec Bedroom Ensemble, Sylvie Fleury s’inspire des chambres à coucher éponymes réalisées dès 1964 par Claes Oldenburg, avec fausses fourrures et perspectives impossibles. Rien à voir avec la pièce suivante, un classique épuré de George Segal, Motel Room (1967), avec une femme couchée et un homme debout. Le Pilgrim Boudoir d’Amy O’Neill clôt le tour de l’étage et nous transporte dans un refuge de chasseurs, avec ses meubles en bois, ses cartouches vides et les dessins de l’artiste au mur. Toutes les œuvres des chambres font partie de la collection du musée et perpétuent la tradition du Mamco de proposer des espaces intimistes pour la présentations de certaines œuvres d’un artiste ou d’un collectif, comme L’Appartement ou l’atelier permanent de Sarkis.
Au troisième étage, Etienne Bossut présente les pièces qu’il a réalisées «à la main»: une série d’objets qui sont d’ordinaire moulés, comme des pneus, bidons ou raccords de tuyaux de PVC – notamment ceux de la marque Nicoll, qui donnent leur nom à l’expo, «Avec Nicole et autres œuvres». Au même étage, Franz Erhard Walter, qui occupait la quasi-totalité des espaces du musée en 2010, revient avec les plans de salles qu’il avait élaborés en amont de son exposition. Un travail graphique des plus intéressants, qui se double d’une mise en abyme de sa précédente proposition.
CORPS ET DECOR
Pas loin, Anita Molinero, reine du plastique fondu et des sculptures post-apocalyptiques, revient au Mamco six ans après l’épisode Extrusoït. Pour y montrer le prequel de sa proposition de 2006, avec déjà cette tendance à la déformation thermique de différents objets. Etienne Bossut est-il rassuré d’exposer à ses côtés?
Enfin, le photographe genevois Steeve Iuncker s’est rendu sur les lieux de décès de plusieurs personnes, pour en rapporter des diptyques. Sur la première image, on voit le corps, alors que la seconde ne montre que le décor, une fois le cadavre enlevé. Décédés de causes violentes ou naturelles, les anonymes de Iuncker n’ont rien d’héroïques: l’un d’eux à la tête dans l’évier, un autre est couché sur son canapé ou sur le sol des toilettes, à moins qu’il ne flotte dans l’eau, soit étendu sur le trottoir ou repose dans les feuillus. Malgré un tirage couleur au charbon qui esthétise le résultat – tout en lui donnant un air désuet qui renvoie aux années 1970, que souligne le mobilier des défunts, souvent pauvre et daté –, les 30 diptyques sont dérangeants. Un choix assumé du Mamco: «Je tiens à ce que le musée reste un espace pour tous les possibles d’images. Et donc aussi pour les images impossibles», explique son directeur Christian Bernard.
L’expo.
Mamco, 10 rue des Vieux-Grenadiers, Genève, jusqu’au 20 janvier, ma-ve 12h-18h, premiers mercredis du mois jusqu’à 21h, sa-di 11h-18h, www.mamco.ch
Commentaire.
Mardi prochain à 18h30, commentaire sur les expositions par le directeur du Mamco Christian Bernard.





