Dimanche, 19 mai 2013

L’Opéra de Lausanne s’offre le Roi-Soleil et son théâtre lyrique

VENDREDI 26 OCTOBRE 2012
Christophe Rousset: «Louis XVI s’est identifié à la figure du Soleil, et non à Phaëton, assoiffé de pouvoir et voué à la chute...»
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BAROQUE • Christophe Rousset dirige ce soir la tragédie «Phaëton» de Lully. Entretien autour d’une œuvre phare du Grand Siècle.

Sans Jean-Baptiste Lully, surintendant de la musique de Louis XIV, l’opéra français n’aurait pas connu le même destin au XVIIe siècle. Aujourd’hui, sans Christophe Rousset, le regain d’intérêt pour Lully n’aurait pas pris le même cours. Entouré des Talens lyriques, ensemble phare de la scène baroque, le spécialiste présente ce soir à Lausanne la tragédie lyrique Phaëton, en ouverture du Festival Bach. Eclairage en avant-scène.

Avant de se presser à l’opéra, la France du Grand Siècle préférait la comédie-ballet. Quel a été le déclic dans le parcours de Lully pour participer à ce changement?

Christophe Rousset: C’était une décision royale. Quand on écrit de la comédie-ballet, on écrit du divertissement. Quand on écrit du théâtre lyrique, on se met en compétition avec ce qui se fait ailleurs à l’époque, et notamment avec l’opéra italien. Louis XIV a vu venir à Paris des opéras italiens de Sacrati, Rossi et Cavalli par l’entremise de son premier ministre et tuteur Mazarin. Quand il s’est émancipé pour établir sa monarchie absolue, l’art à des fins de propagande était très important pour lui. Il s’agissait de montrer à la planète qu’on avait en France aussi la possibilité d’écrire des opéras.

Comment cet art a-t-il été conçu pour se démarquer?

On a fédéré des éléments français comme l’air de cour, les chours qu’on trouve dans les grands motets, les danses des ballets de cour et les récits de musique intime accompagnés au luth. Selon l’idée de faire renaître la tragédie grecque, on a tendu vers un art total.

Le ballet n’a donc pas été évincé...

Il y avait toujours du divertissement, du ballet, à la fin de chacun des cinq actes. Mais il était représenté sur une scène qui se détache du ballet de cour où dansaient les nobles. A partir du moment où Louis XIV est trop vieux pour danser lui-même, le ballet devient un art plus représentatif qu’actif et est intégré différemment à la tragédie lyrique.

Ce qui valorise davantage le texte?

Le texte est extrêmement important, on le sait par les récits de Madame de Sévigné. Les textes de Quinault, librettiste du Phaëton, étaient déclamés dans les salons comme de vrais textes dramatiques au-delà de leur usage de livret d’opéra. L’aspect littéraire est la colonne vertébrale et fait toute la force de la tragédie de Lully.

Une force que Lully n’obtenait pas avec Molière, son librettiste avant Quinault?

La collaboration des deux Jean-Baptiste s’est terminée quand Molière est tombé en disgrâce, sort que Lully ne voulait pas connaître. Il a donc travaillé avec Quinault, qui a fourni des livrets polémiques, notamment sur la montée de la marquise de Montespan. Sur ce, Corneille a été appelé au service du roi, mais Quinault restait le meilleur librettiste et a pu reprendre ses fonctions. Phaëton est audacieux dans la mesure où il prédit la chute à qui veut trop de pouvoir. Cela aurait pu être mal pris par Louis XIV, mais le roi s’est certainement identifié à la figure du Soleil, et non à Phaëton, l’assoiffé de pouvoir voué à la chute...

L’intention d’avoir un livret moralisateur est-elle ambiguë?

Dans Phaëton, il s’agit de propagande, donc de délivrer un message moralisateur. Les prologues sont toujours à la gloire du roi. Il y a un vrai sous-texte politique, une volonté d’établir le pouvoir royal, la purgation des passions est très XVIIe. On n’atteint jamais la densité d’un Racine du point de vue littéraire, mais il y a cette volonté de passer par un drame vécu. Ce n’est pas la veine qu’a exploitée Molière, qui était dans le polémique et la critique de moeurs.

Et pourtant, Louis XIV a fini par se désintéresser de l’opéra...

Sa dernière épouse, Madame de Maintenon, était une bigote. Elle l’a éloigné du divertissement et de l’opéra. Lully est alors tombé en disgrâce à cause de sa vie privée trop voyante. Mais ses opéras étaient très appréciés du public. Phaëton était surnommé l’«opéra du peuple», on sifflotait les airs à Versailles et sur les ponts de Paris. Au désespoir de Lully, le roi, lui, n’apparaissait plus au spectacle.

Vous donnerez ce Phaëton dans une version concert. L’absence de mise en scène vous gêne-t-elle?

La musique de Lully est des plus spectaculaires, mais on est souvent déçu des mises en scène parce qu’elles ne vont pas aussi loin que notre imagination. Finalement, j’apprécie beaucoup de donner ces ouvres en version concert. Chacun peut alors se concentrer sur la musique et l’apprécier pleinement, tout en laissant venir à lui le spectacle visuel qu’elle évoque.

 

Ce soir, 20h, Opéra de Lausanne: Phaëton de Lully par Les Talens lyriques, dir. Christophe Rousset. www.festivalbach.ch

 
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