Mercredi, 19 juin 2013

Tailler dans le langage pour contrôler les êtres

JEUDI 25 OCTOBRE 2012
Les employés du ministère du langage sont sous haute surveillance.
HUGUES SIEGENTHALER

THEATRE • A la Grange de Dorigny, Matthias Urban revisite «1984» de George Orwell. Un cheminement absorbant, mais parfois trop exigeant.

La Grange de Dorigny ouvre sa saison avec 1984, une création de Matthias Urban – le spectacle se joue à guichet fermé mais sera repris en mars au Théâtre du Loup à Genève. En résidence à la Grange pour trois saisons, le metteur en scène lausannois, fondateur de la Compagnie Générale de Théâtre (CGT), amorce une réflexion autour du thème de la manipulation de l’information et du rôle des médias dans la société. Pour la première fois de sa carrière, Matthias Urban a choisi de s’approprier la matière d’un roman pour l’adapter à la scène. Une traversée à la fois passionnante et périlleuse de laquelle nul ne sortira indemne.
Publiée en 1949, l’œuvre de George Orwell est communément considérée comme une référence du roman d’anticipation, une dystopie visionnaire dont les principaux personnages et concepts font aujourd’hui figure d’archétypes. 1984 décrit une Grande-Bretagne où s’est instauré un régime de type totalitaire sous la surveillance omniprésente de Big Brother, le chef du «Parti» et de l’Etat.
Son héros, Winston Smith (interprété par Vincent Fontannaz), tente de résister aux diktats en rédigeant notamment un recueil de pensées libres, acte hautement répréhensible. Employé au ministère de la langue, il épure quotidiennement le vocabulaire, censure, codifie, supprime nuances et sous-entendus pour atteindre un meilleur contrôle du pouvoir des mots. Il y rencontrera une autre résistante, Julia (Lucie Rausis), dont il tombera amoureux.

L’humain au centre
Echappant à la tentation prévisible de la technologie, Matthias Urban a choisi de placer l’humain au cœur de son récit. Au milieu d’une scène épurée, trône un distributeur Selecta, machine polymorphe, une transposition de Big Brother. D’un rouge clinquant, l’appareil englobe à la fois la surveillance et la malbouffe. Les personnages gravitent autour de cet objet, perpétuel rappel menaçant d’un contrôle omniprésent. Mais c’est vers les comédiens que l’attention du spectateur est clairement dirigée.
Quelles influences ce régime a-t-il sur les relations interpersonnelles? Les comportements et les sentiments de chacun se trouvent largement conditionnés par le fonctionnement de ce régime totalitaire. Matthias Urban s’intéresse tout particulièrement à la place du langage dans cette société. On assiste au moment où la «novlangue», délire linguistique de George Orwell, est gentiment mise en place par le ministère. Forme de langue de bois totalitaire, elle est façonnée dans le but de faire disparaître tous les mots subversifs.
La peur, la menace induit le silence, on se tait car on a conscience que les mots sont dangereux. Le silence occupe une place de choix; regards, gestes discrets et furtifs, l’action, pour ainsi dire palpable, évolue entre les comédiens et donne ainsi à voir ce que le roman ne peut dire sans les mots.

Les failles du système
Le quotidien professionnel des personnages est mis en scène de manière caricaturale à travers des gestes répétitifs chorégraphiés et tournés en dérision. L’interprétation des comédiens est excellente et la mécanique finement huilée. On perçoit pourtant l’individualité de chacun, souvent dans la recherche de brèches qui leur permettent d’exister. Le ressassement de cette routine prend le pas sur l’évolution des personnages. Le déroulement du récit, la transformation des figures principales est constituée de détails, de discrets glissements qui gagneraient à être davantage représentés. Il en va de même pour la relation amoureuse de Winston et Julia, véritable pied de nez au système, trop retenu par rapport au symbole d’opposition qu’il incarne.
La mise en scène de Matthias Urban démontre, au sens littéral, que le propos de 1984 n’est aucunement dépassé. Cette date représente davantage un lieu imaginaire, écho de notre propre réalité. Sa relecture fonctionne dans la mesure où elle fait surgir une réflexion sur le fonctionnement de notre société sous emprise néo-libérale. Les dérives de ce régime totalitaire renvoient nécessairement à la question de la réduction du langage, ou encore à la manière dont la vie privée est aujourd’hui exposée. Les résonances sont multiples et opèrent au-delà de la salle de spectacle.
Le 31 octobre à 18h30, une tableau ronde entre artistes et universitaires posera donc cette question: «1984: quels regards aujourd’hui?»

 

Jusqu’au 3 novembre à la Grange de Dorigny, Lausanne (complet). Rens: www.grangededorigny.ch
Du 15 au 27 mars 2013 au Théâtre du Loup, Genève. www.theatreduloup.ch
Infos: www.societe-ecran.tv/CGT

 
Le Courrier
Vous devez être loggé pour poster des commentaires