Samedi, 18 mai 2013

Des barbus étonnamment sympas

LUNDI 22 OCTOBRE 2012

HISTOIRE • En pleine guerre froide, la diplomatie suisse n’était pas aussi anticommuniste qu’on se l’imagine. Elle pouvait jeter un regard bienveillant sur les révolutions en Amérique latine.

La consultation des archives réserve parfois de sacrées surprises. C’est ce qui est arrivé au jeune historien grison Ivo Rogic. Celui-ci a mis la main sur d’étonnants documents diplomatiques concernant Cuba, le Chili et le Nicaragua. Des documents troublants dans lesquels de hauts fonctionnaires suisses montrent de la sympathie pour les révolutionnaires et pour les nouveaux régimes socialistes qui se mettent en place en Amérique latine dès la fin des années 1950. Dans le ciel constellé d’anticommunisme qui caractérisait le Gouvernement suisse durant la guerre froide, ces prises de positions apparaissent comme des météorites. Tour d’horizon géographique inédit.

Cuba (1958-1959)
En 1959, les révolutionnaires emmenés par Fidel Castro renversent le président Batista. Au sein du bloc de l’Ouest, c’est la surprise et les avis sont divisés. Faut-il avoir peur de ceux que l’on appelle les «barbus de la montagne»?
L’ambassadeur suisse à la Havane fait partie du camp des optimistes. Pour lui, le changement s’imposait: «La Havane supplante Las Vegas. Les gangsters américains s’y déversent. Si l’on voulait résumer la situation à Cuba, on dirait: nation assujettie à une imposition brutale où tous les principes chrétiens et droits de l’homme sont pulvérisés par la violence et anéantis par le crime», écrivait-il en 1958. Selon Franco Brenni, les dictatures rapaces sont le grand mal de l’Amérique latine. Car elles «provoquent des énormes différences de classes qui voient un nombre incalculable de pauvres et d’indigents face à la faible minorité qui se partage tout le patrimoine national».
L’ambassadeur s’emporte: «Les barbus ont apporté avec eux un air de paix et de joie. Ils ont fourni une preuve admirable de leur idéalisme. Exempts d’avidité matérielle, ils sont satisfaits d’avoir lutté pour rendre la liberté à leur patrie.» Plus inattendu encore, Brenni cautionne les condamnations à mort des responsables de l’ancien régime: «Comment ferait-on comprendre au peuple qu’il suffirait de punir sans tuer? Le pays a trop souffert de la terreur et de la répression poussées à l’extrême. On aurait tort de vouloir trop insister sur la clémence.»

Chili (1970-1973)
Le 4 septembre 1970, Salvador Allende, qui mène une coalition de gauche, arrive en tête de l’élection présidentielle au Chili, avec une campagne autour des nationalisations et de l’indépendance vis-à-vis du capital étranger. Le 3 novembre, il est nommé président et trace ce qu’il appelle la voie chilienne vers le socialisme. Nixon, président des Etats-Unis qui considère Allende comme un enfant de Castro, est furieux.
Pas certains diplomates suisses qui prennent la défense du gouvernement: «Allende est un président élu qui joue le jeu de la démocratie», réagit Jean-François Boillat, fonctionnaire au Département fédéral des affaires étrangères, en réaction à un rapport alarmiste de l’ambassade suisse au Chili.
Il est appuyé par Felix Schnyder, ambassadeur suisse aux Etats-Unis: «L’activité de l’opposition et le respect de la séparation des pouvoirs démontrent la persistance d’un système démocratique.» Celui-ci considère, contrairement aux accusations américaines, que la nationalisation des mines n’est pas contraire au droit international.

Nicaragua (1978-1979)
Alors que le pays est gouverné depuis 1936 par la famille Somoza, des manifestations massives ont lieu à Managua en 1978 pour mettre fin à 40 ans de dictature. Les sandinistes, d’obédience marxiste, sont les leaders  de la contestation qui provoquera la révolution et la chute de Somoza en 1979.
Les puissances de l’Ouest craignent alors une «cubanisation» du Nicaragua. Un avis que ne partage pas le Suisse Jean-Albert Cuendet, chef du secrétariat politique du Département des affaires étrangères. Selon ce dernier, on a affaire à une campagne de propagande qui affuble à tort les sandinistes de l’étiquette de terroristes et de communistes.
Après l’assaut des sandinistes contre le Palais national en août 1978, il s’enflamme: «L’action de la guérilla constitue un coup de stupéfiante hardiesse sans égal dans l’histoire d’Amérique latine. Elle a galvanisé des énergies longtemps frustrées contre la dictature honnie. Combien de temps va durer le répit que Somoza a gagné en imposant sa paix des cimetières?», image Cuendet. Le diplomate élargit la problématique à l’échelle du continent: il lit la rébellion armée comme «une révolte contre l’esclavage économique et militaire dans lequel vit l’Amérique latine depuis si longtemps». I

 

Trois questions à Ivo Rogic, historien

> Assistant en histoire contemporaine à l’Université de Fribourg, ce chercheur de 31 ans explique dans quel contexte il a mis la main sur des documents qui témoignent de diplomates suisses s’enthousiasmant pour les expériences socialistes latino-américaines à partir des années 1950.

Où avez-vous trouvé ces sources qui apportent un éclairage nouveau sur l’histoire de la diplomatie suisse?
Aux Archives fédérales à Berne. Cela, dans le cadre de mes recherches de doctorat sur les relations entre la Suisse et les régimes socialistes d’Amérique latine de 1950 à 1980. Pour des raisons de délais légaux et de protection de la personnalité, j’ai dû recourir à des autorisations spéciales pour avoir accès à certains documents.

Avez-vous été surpris par ces trouvailles?
Clairement. On est à cette époque en pleine période de guerre froide et la Suisse est fondamentalement anticommuniste. Les positions bienveillantes de certains diplomates envers les nouveaux régimes socialistes et marxistes d’Amérique latine sont inattendues et tranchent avec l’historiographie qui s’imposait jusqu’alors. Par exemple, l’ambassadeur à Cuba, Franco Brenni, catholique fervent et membre du PDC, est impressionné par Castro, qu’il compare à Bolivar et qu’il considère comme un lutteur passionné contre les dictatures. C’est à tomber à la renverse…

Est-ce à dire que la diplomatie suisse était globalement séduite par ces nouveaux laboratoires politiques de gauche?
Non, les documents que je mets en exergue reflètent des opinions marginales. La majorité des rapports diplomatiques sont fortement empreints d’anticommunisme. Au final, ces avis contrastés montrent que le corps diplomatique helvétique n’était pas aussi monolithique qu’on pouvait le supposer. Ils montrent en outre que les fonctionnaires jouissaient d’une certaine liberté d’expression. Propos recueillis par sJ

 

> Lire aussi «L’installation de la révolution à Cuba et au Nicaragua». Article d’Ivo Rogic, paru dans «Discours politiques en Amérique latine», L’Harmattan, 2012.

 
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