Mercredi, 22 mai 2013

Eurislam décortique l’intégration musulmane et le rôle des associations

SAMEDI 20 OCTOBRE 2012

ÉTUDE • Pour les chercheurs européens, l’intégration n’est pas qu’une affaire de religion. Une équipe suisse a notamment observé l’implication des associations musulmanes dans la vie politique genevoise et zurichoise.

Les musulmans organisent-ils plus de tournois de football ou de cours de religion? De qui parle-t-on quand on les évoque? La religion a-t-elle une influence sur leur participation politique? A toutes ces questions – et bien d’autres –, le projet Eurislam1 financé par l’Union européenne apporte des réponses, alimentées par une vaste collecte de données. Objectif: documenter la migration musulmane en Europe et montrer comment les différentes traditions européennes en matière d’identité nationale, de citoyenneté ou les liens entre Eglise et Etat influencent l’intégration des musulmans. En Suisse, c’est aussi la contribution de ceux-ci à la vie associative genevoise et zurichoise qui a intéressé les chercheurs du RESOP, l’Institut de recherches sociales et politiques de l’université de Genève, partenaire suisse de la recherche. Une façon de cesser d’identifier les personnes de confession musulmane uniquement par leur religion, démarche qui fonde Eurislam.  

Des associations s’émancipent
Dans les deux villes suisses, la quarantaine d’associations interrogées concentrent actuellement le gros de leurs activités autour du bien-être social (soutien scolaire ou accès aux services publics de santé par exemple). Cette évolution est récente: ce n’est que depuis une vingtaine d’années que les associations islamiques ont augmenté et diversifié leurs activités pour répondre aux changements sociodémographiques de leurs membres – tels l’arrivée des femmes et des enfants, dans les années 1980 et 1990. Si dans la ville de Zwingli, les acteurs associatifs musulmans se préoccupent davantage de questions religieuses, de lutte contre la criminalité et d’immigration, les musulmans de la cité de Calvin sont, eux, plus intéressés aux questions liées à la famille, à l’emploi ou à la vie de quartier.

Ces différences cantonales révèlent des enjeux parfois insoupçonnés.  A Genève, plus de la moitié des associations mettent sur pied des activités spécifiques pour les femmes – «maillons les plus fragiles de toute migration», souligne Elisa Banfi, l’une des chercheuses suisses –, contre 17%  d’entre elles à Zurich. ceci s’expliquerait en partie pare le fait que l’intéraction des femmes avec leur communauté est plus fréquente au bout du lac. «L’islam impose la séparation des espaces de prière. Or, la mosquée genevoise de Colladon, qui peut accueillir une bonne partie des croyants, dispose d’un étage pour les femmes, ce qui favorise les échanges. A Zurich, au contraire, cette configuration est rare.» Trois lieux de prière comportant un espace féminin devraient néanmoins y ouvrir l’an prochain.
Les associations genevoises sont aussi nettement plus nombreuses à s’intéresser au sport. Moins en raison de divergences d’intérêt que pour des raisons... d’urbanisme, précise la politologue attachée au RESOP. «A Genève, le sport est clairement lié à une volonté de canaliser l’énergie des jeunes dans certains quartiers sensibles. Cette segmentation urbanistique est moins prononcée à Zurich.»

Ces deux thématiques émergent aussi davantage car de jeunes associations s’émancipent, renouvelant le leadership, toujours selon Elisa Banfi toujours. A Zurich, en raison d’un climat politique plus tendu, la faîtière VIOZ contrôlerait davantage l’information; et la génération qui se trouve à leur tête ne citera peut-être pas parmi ses activités prioritaires les cours de langue ou d’insertion professionnelles destinés aux femmes – qui thématisent par exemple le port du voile – ni l’organisation d’un tournoi de football, même si leurs associations en proposent.

A Genève et à Zurich, les entretiens ont été menés sur 4 ans. «Ce long terme a été très important, raconte la chercheuse. Peu à peu, le tableau s’est enrichi, des personnes – et des activités – sont apparues.» Or même si c’est d’abord lui que l’on interroge, «ce n’est pas l’imam qui ‘fait’ les interactions avec la société et le milieu associatif.»

Islam et participation politique
Retour à l’étude générale. Parmi les reproches parfois adressés aux musulmans, celui d’une faible implication publique. Nina Eggert et Marco Giugni, du RESOP, ont donc comparé la participation publique de migrants chrétiens et musulmans de quatre villes européennes. La fréquentation des lieux de cultes et/ou le fait d’être membre d’une association religieuse ont-ils un impact sur ce point? Non, répondent-ils aujourd’hui. Du moins pour les migrants –  chrétiens ou musulmans – vivant à Milan et Zurich. Être membre d’autres types d’associations, en revanche, amènent chacun de ces groupes à davantage de participation politique. «Ces différences peuvent être liés à la manière dont ces villes gèrent la différence culturelle», explique Nina Eggert. «Car Milan et Zurich sont des villes dans lesquelles on attend des migrants qu’ils s’adaptent à la culture majoritaire.» Au contraire, Londres et Barcelone reconnaissent, voir promeuvent, le pluralisme culturel. Dans ce contexte, les migrants musulmans ont une légitimité à intervenir dans l’espace public par les institutions religieuses. Du coup, «les migrants musulmans membres d’associations religieuses participent plus politiquement que ceux qui ne le sont pas.» La seule fréquentation des lieux de culte, elle, n’affecte pas la participation politique des migrants, dans aucune des villes étudiées.

Indépendamment de la religion en tant que telle, les modèles d’intégration dans lesquels les migrants ont à se couler (reconnaissance de la différence culturelle et conditions d’acquisition de la citoyenneté) influencent clairement leur implication sociale, résume Manlio Cinalli, chargé de recherche au Centre de recherches politiques CEVIPOF du CNRS français. Dans certains pays, ces modèles évoluent d’ailleurs: aux Pays-Bas, par exemple, ou en Allemagne, qui s’est déplacée de l’aire assimilationniste à l’aire multiculturelle dans un mouvement d’ailleurs récent: «Quand Mme Merkel dit que le multiculturalisme allemand est un échec, lance Manlio Cinalli, elle oublie juste qu’il est un peu tôt pour en juger.»

La chance suisse
Et pourtant: constat étonnant, le comportement des groupes religieux musulmans ne dépend pas essentiellement de ces modèles. Bien plus déterminante serait l’organisation de proximité, au niveau de la ville et de ses orientations politiques, par exemple. «C’est aussi pour cette raison que les études nationales ne disent pas tout, estime Elisa Banfi. Le fait qu’en Suisse, les questions religieuses soient du ressort des cantons serait donc une chance? «Oui. Car la proximité et la connaissance mutuelle possible au niveau cantonal permettent de tisser un dialogue bien plus efficace qu’au niveau fédéral, insiste Elisa Banfi. Cela dit, le fait d’être confronté à différentes pratiques quant au port du voile ou aux carrés confessionnels est parfois difficile à saisir, surtout que les musulmans se réfèrent eux-mêmes à des islams divers, dus à leurs diverses origines.»
 

 

De qui parle-t-on?

De la simple discussion entre amis au gros titre de presse, la question se pose: de qui parle-t-on quand on évoque «les musulmans»? Parmi les populations diversifiées qui composent l’islam européen, tout varie: la nationalité d’origine, le statut politique dans le pays d’accueil, le degré d’identification à l’islam. «Et il est parfois bien difficile de comprendre de qui parle un article, voire même un débat», souligne Manlio Cinalli qui s’est penché pour Eurislam sur la présence musulmane dans l’espace public. Entre eux, les chercheurs ont aussi sué sur les divers usages nationaux des concepts de race et de citoyenneté, qu’il s’agissait d’homogénéiser.

«Quand on lit qu’il y aurait 7 millions de musulmans en France, évidemment, il ne s’agit pas de 7 millions de pratiquants. Et la véritable information reste à décoder.» Autre type de confusion repéré en Suisse: «Ici, ‘musulman’ est quasiment assimilé à ‘étranger’.» Or, la réalité mise en évidence dans le cadre d’un projet auquel a participé l’Observatoire suisse des religions dit tout autre chose: si les communautés musulmanes de Suisse ne comptaient que 12% d’Helvètes en 2000, ce chiffre était déjà passé à 35% en 2010. Eurislam a encore permis de montrer qu’à l’échelle européenne, les musulmans sont principalement... objet de discours plutôt que sujets.

Vulgariser pour éviter les amalgames

Depuis qu’un film américain anti-musulman attise un peu partout des foyers de colère, les raccourcis vont de nouveau bon train. C’est précisément parce que les questions confessionnelles sont sensibles que le RESOP – l’Institut de recherches sociales et politiques de la Faculté des sciences économiques et sociales de l’université de Genève – a décidé de vulgariser les résultats d’Eurislam, vaste étude comparative menée sur l’intégration de l’islam en Europe et en Suisse (lire ci-dessus). Une première à double titre. D’abord parce que les données concernant la migration musulmane n’étaient pas homogènes jusqu’ici. Ensuite parce que le Fonds national suisse de la recherche scientifique n’avait encore jamais octroyé de fonds pour soutenir la diffusion d’une recherche, note Elisa Banfi, initiatrice du projet de vulgarisation avec le professeur Marco Giugni. C’est chose faite, «et je vous assure que les chercheurs européens nous envient», sourit la chercheuse attachée au RESOP; «il est très important que les données récoltées soient transmises, notamment aux artistes.»

La démarche comprend l’édition d’un guide (papier et DVD) synthétisant les recherches en une quarantaine de cartes synoptiques et la création d’un documentaire confié à la réalisatrice Nina Froriep. Les fonds ont permis d’accompagner le travail de celle-ci durant six mois.  «J’ai encore beaucoup à apprendre», confirmait Nina Froriep – un rien découragée –, après avoir participé à plusieurs rencontres avec les groupes interrogés et s’être confrontée aux tableaux Excel produits par les chercheurs. Une confrontation qui devrait pourtant affiner le regard. DHN
 

Dès la mi-novembre, guide disponible sur ww.unige.ch/ses/resop/agora/sosi.html
Le guide papier et le DVD sont commercialisés par la librairie Fahrenheit à Genève.

 
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