Sur le chemin de l’exil, à nouveau
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GENÈVE • Ils ont quitté leur pays et fait leur vie en Espagne, au Portugal ou en Italie. Avec la crise au sud de l’Europe, ces migrants font à nouveau leurs valises. Direction Genève.
ILLUSTRATIONS: ÉRIC LECOULTRE
Il est neuf heures moins cinq. Un froid glacial paralyse le temple des Pâquis. Parmi d’autres, José Goyburo, 37 ans, attend sur le parvis l’ouverture de ce lieu de culte transformé en espace d’accueil social et solidaire. Cet Equatorien est arrivé il y a deux jours d’Alicante, au sud-est de l’Espagne, chassé par la crise qui ravage le sud de l’Europe. Il y a dix ans, il avait une première fois pris le chemin de l’exil, quittant la pauvreté de son pays natal pour tenter sa chance ailleurs. Le dénuement l’a à nouveau poussé sur la route.
Chaque jour, l’association qui gère l’Espace solidaire voit affluer ces «double migrants» attirés par la promesse d’un avenir meilleur à Genève. Africains, Maghrébins, Sud-Américains: ils viennent d’Espagne, du Portugal et pour certains d’Italie où ils ont fait leur vie.
Il est l’heure, l’église ouvre ses portes. On ne peut en
dire autant du marché de l’emploi, au ralenti en ce mois d’octobre. «Ici, il y a du travail, et on gagne bien», pense pourtant M. Goyburo.
Migrants pour la plupart, une trentaine de personnes s’engouffrent dans le temple où le responsable Francis Hickel et son équipe leur proposent un café et un yogourt. M. Goyburo, peintre en bâtiment, espère obtenir ici quelques tuyaux pour trouver un job. «Ensuite, je ferai le tour des agences temporaires.» Marié, père de deux enfants, il est depuis deux ans sans emploi. «La situation est très mauvaise en Espagne. J’avais acheté une maison à 120 000 euros en contractant une hypothèque. Mais la banque me l’a saisie, me donnant un répit de six mois avant de nous jeter à la rue. En Espagne, il y a la misère, les gens ont faim. Ma fille de 10 ans a faim et je ne peux lui offrir de vêtements.» Le mois prochain, il espère que son épouse le rejoindra – «les femmes trouvent plus facilement une activité», affirme-t-il, faisant allusion au secteur domestique.
Nuit à l’aéroport
La première nuit, cet Equatorien a dormi à l’aéroport de Cointrin, puis la seconde dans sa voiture. A l’instar de beaucoup d’autres migrants, à en croire Francis Hickel. Vu le froid, M. Goyburo dormira ensuite à l’Armée du Salut. Mais, à 15 francs la nuit, «ça coûte cher».
Les différents foyers pour sans-abri sont pris d’assaut et les lits d’urgence de la Ville n’ouvrent qu’à la mi-novembre, relève Francis Hickel. L’an passé, deux abris de la protection civile ont été mis à disposition. Vingt pour cent des 1310 nuitées comptabilisées ont concerné des migrants économiques. Les services sociaux notaient alors la venue d’un public nouveau, d’origine espagnole et portugaise ou avec des permis de travail provenant de ces deux pays.
Patricio, 40 ans, se considère chanceux par rapport à son compatriote José. «Je suis venu sur le conseil d’un ami français qui m’héberge, je ne pourrais pas dormir dehors ni laisser des enfants derrière moi.» Cet ingénieur technique se souvient de sa vie heureuse à Madrid durant treize ans, mais la crise l’a lui aussi fait prendre le chemin de Genève, il y a un mois. Il a tenté le retour en Equateur, mais il s’y est senti étranger et est revenu en Europe, qui offre toujours davantage de facilités. A Genève, si sa nationalité espagnole lui facilite l’accès au travail, la langue est un obstacle.
La débrouille
Il est donc venu suivre l’initiation au français que l’Espace solidaire propose chaque matin, un cours très suivi donné aujourd’hui par Augustin à une trentaine d’étrangers, dont des requérants d’asile. Pas facile de suivre, car la voix de l’enseignant se perd dans les hauteurs du temple et parce que le froid, dans ce bâtiment impossible à chauffer, engourdit les membres et l’esprit. Les migrants peuvent aussi élaborer ici un CV, traduire leurs diplômes ou trouver une écoute professionnelle.
«Ces migrants découvrent à Genève une vie à l’opposé de l’eldorado qu’ils imaginaient», commente Francis Hickel, qui en voit passer des «vies brisées». Leur quotidien est une débrouille permanente pour survivre. Un déménagement ici, quelques heures de ménage par là... «Parfois, quand quelqu’un annonce avoir trouvé un boulot, d’autres vont se vendre moins cher chez le patron. C’est chacun pour soi», raconte Francis Hickel, qui évoque ensuite les risques d’exploitation. Un «business de la misère» s’est constitué autour de cette précarité: passeurs, faussaires de permis, marchands de sommeil qui entassent cinq à six matelas dans une pièce, loués 200 à 300 francs chacun. Et bien sûr, des emplois sous-payés, au noir ou au gris.
L’Espace solidaire travaille donc sur un projet de «prévention», afin d’alerter les migrants sur les écueils qui les attendent, avant qu’ils ne prennent la route pour le «pays des banques» à l’image prospère. Le plus dur, note Francis Hickel, est probablement la séparation des familles. «Leurs bras sont ici, mais leur tête là-bas, ils ne sont pour leurs enfants qu’une voix au téléphone, qu’un chèque. A la fin, le prix à payer est très lourd, cela en vaut-il la peine?»
Dayci, qui s’occupe en fin de semaine d’une dame âgée, est arrivée de Barcelone, son appartement a également été saisi et une hypothèque pèse sur ses épaules fragiles. Ses trois enfants sont retournés en Bolivie. Quand on lui demande comment elle vit la situation, les mots lui restent dans la gorge, coincés entre les sanglots. «Je ne peux même pas leur envoyer d’argent.» I
Les immigrés sont les premiers à être frappés par la crise
Il semble que l’augmentation de l’émigration à partir des pays européens en crise (Espagne, Grèce, Portugal, Italie, Irlande) ait bien eu lieu en 2011, mais qu’elle soit toutefois restée modeste malgré les spéculations nées de l’aggravation de leur situation économique. Ce constat est fait dans «Perspectives des migrations internationales 2012», un rapport de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) paru en janvier.
En Espagne, est-il relevé, le nombre d’entrées dans le pays ne cesse de baisser, tandis que les sorties sont toujours plus nombreuses. Résultat, le solde migratoire n’était positif que de 95 000 entrées en 2010, soit environ moitié moins qu’en 2009. Dure réalité pour cet ancien pays d’émigration qui était, avant la crise, devenu une destination importante d’immigration.
Les données concernant l’Espagne, atteste l’OCDE, montrent qu’une partie de cette émigration est le fait d’anciens migrants naturalisés. Car, de manière générale dans la zone de l’OCDE, les immigrés ont été les plus durement touchés par la crise ces cinq dernières années. L’explication vient du fait que les migrants sont surreprésentés dans les secteurs les plus frappés par la récession (construction, industries manufacturières, commerce de gros et de détail, mais aussi secteur financier) et dans les emplois temporaires et précaires, ainsi que dans le secteur informel.
En Espagne toujours, le pays comptait fin 2010 4,7 millions de chômeurs, dont 1 million d’étrangers. Le taux de chômage chez les immigrés atteignait 32% à mi-2011, contre un peu moins d’un quart au total.
Le rapport relève aussi, dans les pays européens en difficulté, le départ d’autochtones, un phénomène toutefois assez faible. A l’Espace solidaire des Pâquis, pourtant, on a bien noté l’arrivée de cette population. En particulier les jeunes diplômés, ces «mileuroistas», qui gagnent à peine 1000 euros, voire plutôt 700 actuellement, selon le responsable Francis Hickel.
En quête d’un cours de langue, Paola, elle, a 57 ans. Cette Espagnole de souche cuisine pour une famille et conduit les enfants à gauche à droite. Elle a quitté Madrid il y a deux ans, après la faillite de sa boutique de vêtements pour femmes et des «problèmes personnels». Elle est arrivée via une agence dans une première famille qui l’a «exploitée», dit-elle, car elle devait travailler seize heures par jour pour 1300 euros, 500 de moins que le salaire promis.
Au syndicat SIT, le syndicaliste Giangiorgio Gargantini a noté, depuis cinq-six mois, un autre phénomène migratoire: des Espagnols, Portugais ou Italiens rentrés dans leur pays dans les années 80-90 et qui reviennent désormais à Genève. «Dans l’hôtellerie-restauration, cette main-d’œuvre est très expérimentée, car, après avoir travaillé dans cette branche à Genève, certains ont ouvert chez eux un établissement, qui a fait faillite. Ils recommencent alors tout en bas de l’échelle et viennent au syndicat, étonnés d’être payés au même salaire qu’il y a dix ans!»







