Des réfugiés en quête de cimetières au Liban
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PALESTINIENS • Alors que leurs cimetières sont surpeuplés, les exilés de Palestine sont forcés d’empiler les corps des défunts dans les camps. Ils n’ont pas les moyens d’être enterrés avec les Libanais.
Pour avancer dans les rues poussiéreuses de Nahr el-Bared, le chauffeur slalome entre les nids de poule et les pierres qui encombrent la chaussée. Ce camp palestinien, situé à une dizaine de kilomètres de Tripoli, la grande ville du nord du Liban, ressemble à une scène de guerre. Des immeubles effondrés par les bombardements, d’autres criblés de balles et des camions qui tentent de nettoyer ce qui paraît être un chantier titanesque. Depuis 2007, Nahr el-Bared survit.
Cette année-là, le camp est le théâtre de violents affrontements entre l’armée libanaise et le Fateh el-islam, un groupe islamiste radical. Ces combats détruisent une grande partie du camp et causent l’exode de 10 000 réfugiés palestiniens. Les cimetières ne sont pas épargnés. Les pierres tombales sont bombardées et les morts, tués une seconde fois.
Aujourd’hui, les 20 000 habitants de Nahr-el Bared ne savent plus où enterrer les défunts. Le camp possède trois cimetières mais ils sont tous pleins. La seule solution est d’empiler les corps. Tous les quatre ou cinq ans, les familles rouvrent les tombes, récupèrent les ossements, les enferment dans une boîte qu’ils placent dans un coin de celles-ci et ajoutent un autre cadavre. Dans le cimetière de Khaled Abdel Walid, les tombes peintes en vert sont collées les unes aux autres. Il faut les enjamber pour se frayer un passage.
Solution temporaire
Cette situation n’est pas une exception. Les douze camps palestiniens, éparpillés sur le sol libanais, font face au même problème. Leurs habitants n’ont pas l’argent pour être enterrés dans les cimetières libanais, où l’emplacement coûte entre 1500 et 5000 dollars.
«Depuis la Nakba («la catastrophe», l’exode des Palestiniens en 1948, ndlr), on souffre dans notre vie et dans notre mort. C’est notre destin», se désole Imad Audi, une tasse de café à la main. Ce responsable du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP) dans le nord du Liban tente de trouver une solution pour que les réfugiés palestiniens puissent être enterrés dans des conditions dignes d’un être humain.
Un remède temporaire existe. «L’un des cimetières borde une route qui, officiellement, en fait partie. On pourrait donc dégager 500 m2 ce qui donnerait 150 places supplémentaires», indique le responsable du FPLP. Le projet est estimé à 200 000 dollars.
A cause de ce manque d’espace, des affrontements ont éclaté, en juin dernier, entre les habitants et l’armée libanaise, car celle-ci occupait un terrain destiné à la construction d’un cimetière. Des dizaines de personnes ont été arrêtées et deux jeunes sont morts. L’armée a décidé de se retirer du terrain. Mais il faudra attendre plusieurs mois pour qu’un tel projet voie le jour.
«Brûler nos corps»
En attendant, les habitants se débrouillent comme ils peuvent. La famille Al-Qassem est encore en deuil. Ahmed, 17 ans, est l’un des deux jeunes morts au moment des violences. «Il n’y avait pas d’endroit où l’enterrer. Il a fallu enlever une statuette pour trouver une place dans le cimetière», explique Mahmoud*, son grand-père. «Nous sommes comme tous les peuples, nous avons le droit d’avoir un lieu pour enterrer nos morts», ajoute-t-il, le visage éteint.
Le vieil homme, habillé d’une djellaba blanche, est originaire de Sheikh Daoud, un village du nord de la Palestine, situé depuis 1948 en Israël. Il avait dix-huit mois lorsque sa famille a fui cette terre. Sa mémoire n’a pas retenu l’exode, mais il se souvient bien du bruit de la pluie sur la tente du camp de réfugié. «Nos maisons sont aussi des petits cimetières», confie-t-il, soixante-quatre ans après son arrivée au Liban.
Lorsque Mahmoud pense à sa mort, il se demande où il sera enterré. En Palestine? Il préfère imaginer une fatwa plutôt qu’évoquer cette possibilité. «Comme il n’y a plus de place, il faudrait brûler nos corps et jeter les cendres à la mer. Quand il y a un vrai besoin, on doit légaliser ce qui est interdit», dit-il. En 1986, en pleine «guerre des camps», les autorités religieuses musulmanes avaient autorisé les habitants de Sabra et Chatila à manger les chats et les chiens.
Négocier ou donner
Dans certains camps, les autorités libanaises parviennent à négocier des terrains. C’est le cas à Ein el-Heloué, dans le sud du Liban. Ce camp de réfugiés est le plus connu et le plus peuplé du pays. 90 000 personnes s’y entassent. Les Palestiniens du Liban ont l’interdiction d’acheter des terres mais pour les cimetières, il y a une exception. «C’est une nécessité, on ne peut pas enterrer nos morts dans la rue», explique Abdel Majid Sleiman, responsable des services sociaux au sein de l’OLP. L’organisation est sur le point d’acquérir pour 750 000 dollars un terrain de 5000 m2. Ce sont de riches palestiniens et des Libanais philanthropes qui ont permis de récolter la somme. Il ne reste plus qu’à signer le contrat et préparer la terre. «Dans six ou sept ans, il sera plein», indique néanmoins le responsable.
Acheter demande de l’argent, beaucoup d’argent. A Sibline, un village situé dans la région du Chouf, Walid Jumblatt, maître des lieux et chef de la communauté druze, a donné, il y a deux ans, à l’Agence des nations unies pour les réfugiés palestiniens (Unrwa) un terrain de 1000 m2. Un espace destiné à la construction d’un cimetière uniquement palestinien. Pour le leader, il s’agit d’«un geste humanitaire pour des gens qui ne peuvent plus
reposer en paix». Selon Imad Audi du camp de Nahr el-Bared, le Premier ministre Najib Mikati, qui est originaire de Tripoli, aurait aussi promis de donner un terrain. «Des paroles mais pas d’acte pour le moment», explique le Palestinien.
Empiler les corps
Dans le camp de Bourj el-Barajne, situé en bordure de Beyrouth, les Palestiniens font également face au manque d’espace. Le seul cimetière, construit pour les 30 000 habitants du camp, compte uniquement 4000 tombes. Il y a quatre ans, les autorités ont été obligées de sacrifier la salle de prière aux morts pour ajouter une centaine de pierres tombales. Ici aussi, les familles empilent les corps tout en respectant les préceptes religieux. Il est interdit de mélanger les sexes. Les filles sont donc enterrées avec leur mère et les garçons avec leur père.
«Les Palestiniens meurent plus que les autres car ils sont en permanence exposés à la mort. Cela ne cesse de continuer et la communauté internationale ne fait rien», s’agace Abu Badir, secrétaire général du comité populaire, le bureau qui gère la vie du camp.
La petite superficie du Liban – 10 452 km2 – fait qu’il est de plus en plus difficile pour n’importe qui, même pour les Libanais, de trouver une place pour être enterré. Mais le taux de mortalité des réfugiés palestiniens vivant dans les camps est bien plus élevé que la moyenne du Liban. Contrairement aux Palestiniens établis en Syrie ou en Jordanie, ceux du Liban vivent dans des conditions misérables et insalubres. Leur taux de chômage frôle les 60% et les deux tiers vivent avec moins de 5 dollars par jour. En 2009, un rapport de l’International Crisis Group, une organisation de prévention et de résolution des conflits armés, décrivait les camps comme une «bombe à retardement»
«Etre enterré sur ma terre»
A 77 ans, Abu Hassan «ne veut pas vivre dans sa mort l’injustice qu’il a vécu dans sa vie». Cet homme pieux habite un petit appartement de Bourj el-Barajne. Comme il dit, un jour «nos tentes sont devenues des maisons». Pour atteindre la sienne, il faut se glisser dans une ruelle étroite et crasseuse où les fils électriques s’entremêlent aux tuyaux de canalisation. Dans le séjour, des cartes de la Palestine trônent sur les murs décrépis et de vieilles clefs rouillées sont accrochées près de la porte d’entrée. «Ce sont celles de notre ferme», raconte-t-il, fier et triste. Une ferme qui doit désormais appartenir à un israélien.
Lorsqu’Abu Hassan a quitté la Galilée, en 1948, il pensait revenir une semaine après. Il se souvient du discours de l’armée arabe, venue défendre les Palestiniens. «N’ayez aucune crainte. Prenez femmes et enfants et allez au Liban pour quelques jours. Quand vous reviendrez, nous aurons libéré la Palestine.» A l’époque, la famille s’exécute. Elle récupère des matelas, quelques provisions et quitte la ferme «sans aucun sentiment de désespoir, de tristesse ou d’angoisse». Le temps passe et la vie s’organise. La Palestine n’est plus qu’un lointain souvenir.
«Même si l’espoir diminue, j’espère toujours être enterré sur ma terre», dit-il en tripotant un chapelet musulman. Abu Hassan sait qu’il n’aura jamais les moyens de reposer dans un cimetière libanais. Peut-être, connaîtra-t-il le même sort que son père, enterré avec des inconnus. «Nos anciens voisins du camp de Nahr el-Bared nous ont demandé s’ils pouvaient utiliser sa tombe. Nous avons accepté. Il faut bien être solidaire.» I
*Le prénom a été modifié





