Jeudi, 23 mai 2013

L’art pour tous, l’air de rien

DIMANCHE 21 OCTOBRE 2012
Photo. Ann Veronica Janssens, "L’odrre n’a pas d’ipmrotncae" (2012).
SERGE FRUEHAUF

CONTEMPORAIN Désormais adepte de l’infiltration, l’art dans l’espace public est en pleine évolution. La preuve à Genève, avec le projet Neon Parallax. Consensuel ou au contraire subversif?

Il y a la proposition, pas sélective pour un sou, qui clame «Yes to all»; celle qui affiche une paire d’yeux inquisiteurs; une troisième en forme de catalogue de mots qu’on peut faire avec les neuf lettres d’«Expodrome»; ou cette longue barre pulsante en forme de réponse aux lignes perpendiculaires du bâtiment qui l’accueille. Respectivement signées des artistes Sylvie Fleury, Sislej Xhafa, Dominique Gonzalez-Foerster et Jérôme Leuba, les œuvres s’illuminent le soir autour de la plaine de Plainpalais, au bout du lac. Ce sont quatre des neuf projets installés in situ par les Fonds d’art contemporain de la Ville (FMAC) et du canton (FCAC) de Genève, depuis 2006.
Un programme dénommé Neon Parallax dont on vernissait hier soir la dernière étape, avec les installations Coming Soon de Pierre Bismuth, L’odrre n’a pas d’ipmrotncae (sic) d’Ann Veronica Janssens et Dimanche de Christian Robert-Tissot – il s’agit dans ce dernier cas d’une commande privée. Fixées sur des toitures d’immeubles mises gracieusement à disposition par leurs propriétaires, les œuvres resteront en place jusqu’en 2022.
L’art dans la ville? Avec ses monuments et autres statues à la gloire du pouvoir, le concept remonte à la nuit des temps, mais se modifie passablement au cours du XXe siècle (lire en page suivante). Et depuis une dizaine d’années, l’art public semble une nouvelle fois en pleine mutation. «Il n’y a pas longtemps, il servait à décorer les bâtiments, avec des peintures murales, de la céramique ou des vitraux. Aujourd’hui, les artistes ont les mêmes préoccupations que les architectes ou les politiques par rapport à l’espace public, qu’ils contribuent à définir à travers leurs œuvres d’art», constate Michèle Freiburghaus, directrice du FMAC.

ART INVISIBLE
«Petit à petit, le monument s’est transformé en ‘événement’, qui procède par infiltration et peut être éphémère, voire invisible – c’est le cas des néons de Plainpalais, qu’on ne voit pratiquement pas de jour», observe pour sa part Véronique Mauron, historienne de l’art et collaboratrice scientifique au Laboratoire interdisciplinaire Chôros de l’EPFL. Le rôle de ces œuvres est social davantage que politique, selon elle. «Avant, le monument disait par essence ce qu’il était, alors qu’aujourd’hui, l’art dans l’espace public ne délivre plus de message: c’est le regardeur qui doit faire la légende de l’œuvre.»
C’est bel et bien ce type de créations qui intéresse Jérôme Leuba – des pièces «qui se fondent dans le contexte. La frontière entre art et vie disparaît», estime le Genevois, qui enseigne au master MAPS de l’Ecole cantonale d’art du Valais, attaché aux questions d’art dans la sphère publique. Pour l’auteur de l’installation Breath, l’intérêt de faire appel à des œuvres flirtant avec l’invisible «est de révéler notre capacité à regarder le réel avec attention en créant un petit déplacement de signe ou de sens. Pourquoi cette chose est-elle là?» Pour illustrer son propos, le plasticien cite Robert Filliou et la plus célèbre de ses affirmations: «L’art est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art.»
Au Fonds cantonal d’art contemporain, la directrice Diane Daval ajoute que les expressions artistiques dans l’espace public servent aussi «à renouveler notre regard sur la ville, et par voie de conséquence, notre conscience des rapports de tout ordre que nous entretenons avec elle. En cela le projet des néons à Plainpalais en est un bon exemple, avec son détournement des messages publicitaires dans le but de produire d’autres sens.»
Diane Daval remarque par ailleurs que «l’art dans l’espace public sert à proposer des lieux où on aurait envie de flâner, de s’arrêter».  Un antidote contre le très médiatisé «sentiment d’insécurité», qui assaillerait désormais nombre de citadins? «Oui, mais indirectement, en cela qu’il renforce l’envie d’être dans l’espace public, estime Jacques Lévy, géographe et directeur du Laboratoire Chôros. En effet, s’engager dans l’espace public, c’est toujours faire le pari que cela en vaut la peine malgré le fait que, dans la rue, notre corps est vulnérable, à la merci de violences perpétrées par des inconnus.» Ainsi, l’art nous donnerait davantage de raison d’attendre une expérience agréable, une émotion positive. «Il augmente, du coup, notre désir de nous exposer à toutes sortes d’altérités.» Aussi, selon Michèle Freiburghaus, l’art participe à la requalification de l’espace public. «En améliorant l’organisation spatiale, il provoque un sentiment de sécurité accru. L’art est assurément un plus.»

BARRIERE DE ROESTIS
Reste cette accusation que d’aucuns n’hésitent pas à formuler à l’encontre de l’art en ville: il s’agirait de propositions qui, par définition, sont lisses et ne font pas de vagues. Car «du politique aux riverains peu convaincus par l’art contemporain, tout le monde peut profiter d’un caractère éphémère et consensuel des œuvres dans l’espace public. Cela favorise indéniablement une certaine mollesse dans les propositions», estime Véronique Mauron.
Jacques Lévy se montre moins sévère mais observe néanmoins une différence entre la Suisse alémanique et la Suisse romande: «Outre-Sarine, malgré un contexte plus conservateur, il y a souvent des objets dérangeants dans l’espace public et ils ne posent pas de problème. Tout le contraire de la France, où les colonnes à rayures de Daniel Buren au Palais royal de Paris ont suscité d’interminables polémiques.»
Jérôme Leuba, pour son installation lumineuse, concède avoir pensé «au contexte, aux voisins, aux usagers, à ceux qui traversent la place de Plainpalais tous les jours davantage qu’aux personnes qui ne verront l’œuvre qu’une seule fois». C’est pourquoi il a préféré l’option d’une lumière pulsante –  «elle évoque les flammes ou les vagues, qu’on ne se lasse pas de regarder» – plutôt que des mots. Vu qu’il y a des logements près de son néon, Jérôme Leuba craignait par ailleurs que la lumière de son œuvre empêche les habitants de dormir. «Mais personne ne s’est plaint jusqu’ici.»
Et de fait, aucune des neuf œuvres n’a créé de polémique, assure-t-on au FMAC, alors que certaines d’entre elles contiennent une indéniable charge subversive. Ainsi, la question (en allemand) Dois-je continuer à dépenser?, signée Christian Jankowski, dénonce sans détours l’équivalent commercial du projet de Plainpalais, autour de la rade, avec ses invitations flashy à consommer. Quant à l’œuvre L’odrre n’a pas d’ipmrotncae d’Ann Veronica Janssens, elle fait non seulement référence au fonctionnement de notre cerveau, qui sait déchiffrer des lettres mal agencées, mais énonce également un postulat pour le moins libertaire. Et si l’éclairage partiel d’Expodrome de Dominique Gonzalez-Foerster place régulièrement les passants devant un «X» ou un «Rom» qu’ils ne sauraient voir, les deux yeux de Sislej Xhafa ne sont pas sans critiquer une société de plus en plus obsédée par la surveillance tous azimuts.

TERREUR A PLAINPALAIS ?
Aussi, regrettant que le groupe d’artistes genevois Klat ne soit pas présent dans la collection du FMAC, le fonds lui a commandé une œuvre pour l’espace public. Or Klat a proposé une sculpture de... Frankenstein, produite en cadavre exquis par les trois membres du collectif. La sculpture, en cours de réalisation, pourrait être installée sur la plaine de Plainpalais, ce qui ferait sens: Mary Shelley a écrit son livre dans la villa genevoise de Lord Byron et plusieurs scènes de l’ouvrage se déroulent sur la plaine – notamment celle, clé, du premier meurtre commis par celui qui incarne pour Klat l’exclusion et l’impossibilité d’échapper à sa condition d’origine.
La sculpture fera donc peur? «Sans doute un peu, c’est tout de même Frankenstein! Mais plusieurs enfants sont passés à la fonderie qui coule actuellement la sculpture et ils étaient davantage interpellés qu’effrayés», s’amuse Michèle Freiburghaus. Mais il est vrai que la version «lutte des classes» de Frankenstein, d’ailleurs fidèle au texte de Shelley, devrait surtout effrayer les passants adultes...

Jimmie Durham, "Natures mortes avec pierre et automobile". DR
 

Peut-on retirer une œuvre?

Si les néons de Plainpalais seront a priori démontés dans dix ans, la plupart des œuvres dans l’espace public n’ont pas une durée de vie définie. Doivent-elles pour autant rester en place éternellement? «La question se pose de plus en plus souvent, notamment pour des raisons de conservation, constate Michèle Freiburghaus. Lorsqu’une sculpture a vieilli et qu’elle nécessite une restauration coûtant trois fois plus cher que l’œuvre elle-même, que faut-il faire?»
La directrice du FMAC explique qu’une pièce a récemment été démontée au parc des Franchises, car elle nécessitait une trop importante restauration. Auparavant, toutefois, le FMAC l’a documentée, sans pour autant la retirer de l’inventaire des œuvres dans l’espace public. La question du maintien d’une œuvre se pose aussi lorsque l’architecture dans laquelle elle s’inscrit se modifie. «L’espace public évolue et les œuvres qui s’y trouvent doivent se transformer.»
Quant aux sculptures qu’on serait tenté d’enlever parce qu’elles ne correspondent plus à l’art du moment, Véronique Mauron met en garde: «Il faut se méfier des goûts d’une époque: les œuvres des années 1980, qui peuvent nous sembler démodées aujourd’hui, seront peut-être à nouveau appréciées dans vingt ans.» SSG

Depuis la nuit des temps

C’est Périclès, au Ve siècle avant Jésus Christ, qui lance la tendance de l’art monumental dans l’espace public, note Véronique Mauron. «Avec la construction du Parthénon, à Athènes, le stratège et homme d’Etat veut magnifier le pouvoir politique et religieux, pour le montrer dans la Cité. Il s’agissait aussi de détourner l’attention des guerres que Périclès entreprenait.» Dès ce moment, le pouvoir a toujours eu à cœur d’immortaliser dans la pierre ou le bronze ses hauts faits, par le biais de statues et autres sculptures. «On peut citer la colonne Trajane à Rome, qui liste les campagnes guerrières de Trajan, la statue équestre de Marc Aurèle, dans la même ville – c’est la première du genre – et tous les arcs de triomphe.»
On observe une rupture après la Seconde Guerre mondiale, continue l’historienne de l’art: «Il n’y a plus de hauts faits à commémorer. Comment construire une œuvre commémorative après la Shoah et le désastre? Plus tard, des monuments liés à l’Holocauste essaimeront, en Allemagne notamment. Et à partir des années 1970 se développe un peu partout une politique d’intégration des œuvres d’art dans l’espace public et dans les bâtiments publics, via le pour-cent culturel.»
Ces années voient aussi éclore des pièces comme celles de Claes Oldenburg – de gigantesques objets du quotidien destinés à garnir parcs et places publiques. C’est aussi à ce moment qu’apparaît le Land Art et ses modifications subtiles du paysage. Ou encore les œuvres de Christo et Jeanne Claude: des habillages temporaires de grands monuments ou bâtiments publics. Plus récemment, avec une volonté de s’immiscer dans la vie des citadins, l’art public a multiplié ses formes, à l’image du projet Neon Parallax, mais aussi d’œuvres sonores, de promenades, etc.

L'URBAIN, UN ART EN SOI
Dans un registre qui est rarement celui de l’art contemporain, on se doit d’évoquer les innombrables décorations placées dans les villages ou au centre de ronds-points. Un art parallèle qui perdure, à l’image de ce grand «T» en acier portant deux grappes de raisin récemment posé dans la bourgade vaudoise de Tartegnin (Le Courrier de mercredi). Des propositions volontiers pastichées par le plasticien valaisan Valentin Caron, qui représentera la Suisse à la prochaine Biennale de Venise.
Le géographe Jacques Lévy distingue l’art en tant que tel et l’esthétisation de l’urbain, «qui n’est pas forcément le fait d’œuvres d’art: ce sont par exemple des façades agencées d’une certaine manière, ou une hétérogénéité générale qui fait que l’on juge New York comme étant une belle ville, alors qu’on serait peut-être d’un autre avis si on prenait les immeubles un par un». Jacques Lévy cite aussi l’exemple de la High Line, dans le West Side de Manhattan: un parc urbain aménagé sur d’anciennes voies ferrées en viaduc. «C’est un état de grâce esthétique, une mise en scène de la ville par la ville.»

L’art public version Durham

Plasticien polyvalent, l’Etasunien Jimmie Durham a souvent pratiqué un art destiné à l’espace public. Installé en Europe depuis 1994, il réalise des assemblages de matières brutes – naturelles ou récupérées – et d’objets, dans des œuvres multiformes souvent intrigantes. Il exerce aussi dans d’autres domaines, comme la performance, le théâtre ou la littérature. Nous l’avons rencontré mercredi à la Haute école d’art et de design de Genève (HEAD), où il donnait un atelier et une conférence.
«C’est mon école!», précise-t-il d’emblée: c’est en effet entre les murs de l’ancêtre de la HEAD, au boulevard Helvétique, qu’il a étudié au début des années 1970. «D’ailleurs, avec trois autres artistes, c’est ici que nous avons réfléchi à de nouvelles manières de proposer l’art dans l’espace public. A l’époque, on ne pensait pas encore qu’un jour nous exposerions dans des musées... J’ai par exemple produit des sculptures sur roues, que je traînais à travers la ville, ou une œuvre que j’ai laissé flotter sur le Rhône. Je ne crois pas que quiconque ait été intéressé par nos propositions, mais les passants les regardaient tout de même – c’est en tout cas l’impression que j’avais», sourit le plasticien.
A peine rentré de sa pause de midi, il s’emporte contre une «stupide sculpture de bronze» vue dans les parages, avant de condamner sans recours les «horribles œuvres» qu’il croise à Rome, la ville où il habite, «avec tous ces hommes sur des chevaux. C’est de l’anti-art, l’opposé de tout ce qui pourrait être positif.»
Que pense-t-il de cette tendance de l’art public jouant la carte de l’infiltration? «Ça peut être une très bonne chose. Ce n’est jamais permanent ou monumental: c’est fait pour vous réjouir, pas pour vous impressionner.» Et l’artiste d’évoquer New York, une autre ville où il a vécu: «Au début des années 1980, le long du métro, on pouvait voir ces magnifiques graffitis de Keith Haring, qui me mettaient de bonne humeur, ce qui était loin d’être le cas de tous les graffitis. Un élément surprenant peut vous aider à bien débuter votre semaine.»

NATURES MORTES
L’aspect parfois consensuel de l’art dans l’espace public ne concerne pas forcément les propositions de Jimmie Durham, auteur dans les années 1990 de plusieurs Natures mortes avec pierre et automobile: des installations comprenant une voiture à la toiture enfoncée par un gros rocher, agrémenté d’une paire d’yeux. «J’en ai réalisé cinq, essentiellement parce que le public en redemandait. Tant qu’on ne représente pas la souffrance humaine, les gens aiment le principe de la destruction», s’amuse l’artiste de l’Arkansas, qui était par le passé le représentant de l’American Indian Movement auprès de l’ONU.
S’il était à Genève cette semaine, c’était aussi pour s’occuper d’une œuvre publique destinée à la future Maison de la paix, propriété de l’Institut de hautes études internationales et du développement. Sa création, dont il présentera bientôt les plans, sera «à la fois à l’intérieur et à l’extérieur du bâtiment», inspirée d’une fontaine bâloise signée Tinguely «que personne ne se lasse jamais de regarder et qui rend heureux» SSG

 

Neon Parallax.
Sélectionnées par concours sur invitation, les installations lumineuses du projet Neon Parallax ont été placées sur les toits au rythme de deux créations originales par année (2007, 2008, 2009). Trois dernières œuvres sont venues clore le projet cette année, à la suite d’un concours sur invitation, un concours public et une commande directe du banquier et collectionneur Pierre Darier. Les œuvres sont signées Sylvie Fleury (CH), Jérôme Leuba (CH), Christian
Jankowski (D), Dominique Gonzalez-Foerster (F), Sislej Xhafa (Kosovo), Nic Hess (CH), Ann Veronica Janssens (B), Pierre Bismuth (F) et Christian Robert-Tissot (CH).

www.neonparallax.info

Colloque.
Débuté hier (vendredi), un colloque international sur le sujet «Des artistes et des espaces publics» se poursuit ce matin (9h-12h) à la Salle du Faubourg, 6 rue des Terreaux-du-Temple, Genève. Entrée libre, sans inscription.

Expo.
La totalité des projets ayant concouru à Neon Parallax est exposée jusqu’au 27 octobre à la Salle du Faubourg.

Lire.
Une publication sur les différentes étapes de Neon Parallax et sur l’art public aujourd’hui paraît pour la circonstance.

Lire aussi...
... notre dossier sur les «Nouveaux commanditaires», une forme originale de solliciter une œuvre d’art pour l’espace public: www.lecourrier.ch/nouveaux
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Le Courrier
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