Stephan Eicher, le retour
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DISQUE Après cinq ans sans album, mais néanmoins bien remplis, le Bernois revient avec «L’Envolée». Rencontre.
Depuis la chambre de son hôtel genevois, Stephan Eicher contemple le jet d’eau qui, impertinent, crache ses hectolitres à la face d’un petit soleil d’octobre. Deux monuments suisses qui se font face. On s’avance, précédé d’une main tendue. Il l’agrippe et se présente. «Stephan», souffle-t-il. Une politesse superflue: le chanteur bernois est aujourd’hui une star internationale dans un pays qui en compte peu. Inutile donc de préciser que son nouvel album, le douzième en solo, est un événement. D’autant que cette galette intitulée L’Envolée, entamée avec le poignant et fragile «Donne-moi une seconde», est un chef-d’œuvre. Rencontre.
Votre dernier album en date, Eldorado, date de 2007.
A l’époque, Nicolas Sarkozy était en passe de devenir président de la République française et Barack Obama entamait tout juste sa campagne pour conquérir les Etats-Unis. Cinq ans après, votre bilan est plutôt meilleur que le leur...
Stephan Eicher: Ah, ça je ne sais pas. Mais il y a quelques temps, je me suis fait la réflexion que je n’avais jamais sorti d’album pendant que Nicolas Sarkozy était roi de la France. Pardon, président de la France.
Est-ce qu’il y a un rapport entre ces deux événements?
– Pour moi, un politicien est un acteur pas très bien payé. Mais je crois que tout cela, c’est plutôt un hasard. Il y a aussi le fait que mon précédent album s’appelait Eldorado et qu’il était sorti quelques mois avant que la crise des subprime n’éclate aux Etats-Unis avec des conséquences qui nous touchent encore aujourd’hui. Certains m’ont demandé si la crise était survenue à cause de moi, à cause du titre de l’album...
En tout cas, vous n’avez pas chômé pendant ces cinq ans.
– En fait, j’ai rarement autant travaillé. Mon agenda était noir en permanence. J’ai beaucoup travaillé, et toujours en lien avec la musique, mais ce n’était pas vraiment planifié. Au départ, je pensais prendre du temps pour d’autres projets et que ça allait durer deux ou trois ans, quelque chose comme ça. Mais ça a pris plus de temps et ça a été un plaisir. J’ai travaillé pour le théâtre à Zurich. J’ai aussi travaillé à Genève dans le cadre des festivités dédiées à Jean-Jacques Rousseau. Si vous allez en Vieille-Ville, vous trouverez un audioguide sur Rousseau avec ma voix. J’ai aussi produit l’album de Kutti MC (rappeur bernois, ndlr) et travaillé avec Goran Bregovic. Il m’a appelé et j’ai tout de suite dit oui. Ensuite, il m’a demandé de partir en tournée avec lui et j’ai bien sûr accepté. J’avais une liste avec toutes les choses que j’avais envie de faire. Et puis un jour – je me souviens, c’était le 27 décembre 2011 – je suis arrivé au bout de cette liste. Je me suis alors assis derrière mon piano et je me suis laissé aller. C’est comme ça qu’est né ce nouvel album.
Sur la chanson «Donne-moi une seconde», vous êtes constamment sur la retenue, vous jouez en quelque sorte sur la fragilité. Est-ce difficile pour vous de chanter dans ce registre alors qu’on sait que vous avez une voix puissante?
– Quand on est en studio, il n’y a pas de gros amplis, l’ambiance est feutrée. Et il est plus facile de chanter doucement et de créer ainsi des émotions. J’aime cela. Mais sur scène, avec tous ces watts libérés, c’est beaucoup plus difficile. Et je n’aime pas quand je sens que je commence à crier. Mais j’ai commencé ma carrière dans des clubs enfumés devant un public bruyant, j’ai donc pris l’habitude de devoir crier pour me faire entendre et d’avoir cette voix un peu nasale. Avec les années, c’est devenu un style.
Pour ce disque, vous avez travaillé avec le Français Mark Daumail, connu pour être l’architecte du duo pop Cocoon. Comment vous êtes-vous rencontrés?
– Cocoon a fait une reprise de «Two People in a Room» (chanson de Stephan Eicher datant de 1985 qui fut son premier grand succès en France, ndlr). J’ai trouvé que leur façon de chanter le couplet était vraiment magnifique. A tel point que maintenant je le chante de la même manière. Par contre, leur interprétation du refrain n’était pas bonne. Ma maison de disques m’a dit que je devrais rencontrer Mark pour voir si nous avions des points en commun. J’ai donc été le voir. Mais au début, j’étais mal à l’aise car il avait plein d’idées de chansons qui ressemblaient trop à ce que je fais habituellement. En allant chez lui, je voulais être troublé par quelque chose que je ne connaissais pas. Mark a très vite compris ça et nous avons rapidement trouvé un certain groove. Mark est quelqu’un qui a un sens naturel du groove, il a une grande élégance dans les harmonies et une imagination débordante pour les arrangements. Et ça c’est quelque chose que je ne sais pas faire tout seul. Alors nous avons élaboré la base des chansons ensemble, à la guitare.
Chacune des chansons de l’album est illustrée par des peintures réalisées par Michael Dumontier et Neil Farber, deux artistes membres du collectif canadien Royal Art Lodge. Sont-ils parvenus à retranscrire en images le message que vous vouliez faire passer à travers votre musique?
– J’ai vu une exposition du Royal Art Lodge à Bruxelles, il y a quelques années. Ils exposaient des œuvres en petit format. J’ai trouvé ça intéressant car aujourd’hui, dans l’art contemporain, tout le monde se sent obligé de créer des œuvres qui font au moins douze mètres sur cinq. Déjà sur Eldorado, j’avais envie de travailler avec eux. A l’époque, je ne suis pas arrivé à persuader ma maison de disques. Mais j’ai gardé l’idée en tête. Et, au moment de réaliser L’Envolée, j’ai eu l’idée de concevoir chaque chanson séparément. Comme ces 45 tours pour lesquels chaque chanson avait une couverture différente. Je leur ai alors envoyé un e-mail en leur exposant mon idée d’avoir une peinture par chanson. Ils ont tout de suite été d’accord. Pendant la réalisation de l’album, je leur ai donc régulièrement envoyé des ébauches de chansons et ils réagissaient en me renvoyant des dessins. Je suis très content du résultat. De leurs peintures se dégage une mélancolie légère qui se retrouve dans mes chansons.
Dans la chanson «La Relève», vous parlez d’une relève qui ne vient pas. Est-ce que cela peut se rapporter au rock tel que vous le pratiquez, en français, en suisse allemand, qui tend à disparaître face à la culture anglophone?
– L’anglais, c’est déjà du passé. Aujourd’hui, il faut chanter en chinois (rires). Mais c’est vrai que je trouve qu’un album est plus troublant sans anglais. La musique sonne parfois anglophone, mais les paroles ne sont pas en anglais. Je trouve important d’avoir cette particularité. De plus, il est nécessaire pour moi d’être précis dans ma manière de m’exprimer.
Vous êtes aujourd’hui une star internationale. Mais où vivez-vous, où se trouve votre camp de base?
– Je crois que je suis le seul chanteur suisse qui paie ses impôts en France. Je suis l’opposé de Johnny Hallyday (rires). Aujourd’hui, je vis en Camargue, près des Saintes-Maries-de-la-Mer. Depuis Genève, vous n’avez qu’à suivre le Rhône. Et, juste avant la mer, vous tournez à droite sur cinq kilomètres et vous y êtes. Mais je reviens souvent en Suisse, où se trouve ma famille. Et actuellement je cherche à acheter une petite cabane dans le Pays-d’Enhaut. Vous pouvez faire passer le message. Si quelqu’un a une maison comme ça à vendre, il peut me contacter.
Disque.
Stephan Eicher, L’Envolée, distr. Universal Music.
Concerts.
Le 9 décembre à la Salle des Fêtes de Thônex (GE) et le 11 décembre au Volkshaus de Zurich.






