Vendredi, 24 mai 2013

Le diable en santiags

DIMANCHE 21 OCTOBRE 2012
Photo. L’ingénue Juno Temple et le méphistophélique Matthew McConaughey, dans Killer Joe de William Friedkin, à l’affiche à Genève aux Cinémas du Grütli.
KILLER JOE NEVADA, LLC

«KILLER JOE» Retourné à l’indépendance, le vétéran William Friedkin trousse un méchant film (white) trash sur le fil entre la tragédie et la farce. Ames sensibles s’abstenir !

Fini Friedkin? Surestimé, le réalisateur de French Connection et L’Exorciste? A voir ses derniers films sortis en Suisse (Jade et L’Enfer du devoir), on pouvait le croire. Jusqu’à la découverte de Bug en 2006: un huis clos paranoïaque tiré d’une pièce de Tracy Letts, comme ce Killer Joe enfin parvenu jusqu’à nous.
«William Friedkin vient de réaliser à 76 ans un film obscène qui me rappelle ceux de Russ Meyer», nous assurait en interview le cinéaste John Waters (notre édition du 13 octobre). Le pape du mauvais goût ne pouvait qu’apprécier un long métrage aussi extrême, où un petit dealer endetté engage un flic tueur à gages pour éliminer sa mère et toucher son assurance-vie, lui livrant de surcroît en guise d’acompte sa sœur de 12 ans, avec la bénédiction du père et de la belle-mère!

PETITS MEURTRES EN FAMILLE
Un scénario de film noir pour une tragédie white trash1 suintant l’atmosphère poisseuse du Sud, prétexte à toutes les outrances dans le sexe et la violence: de l’apparition frontale d’une toison pubienne au massacre final, en passant par une fellation sur un morceau de poulet frit, l’audace crasse de Friedkin laisse pantois. Le vétéran du Nouvel Hollywood semble avoir retrouvé dans l’indépendance une hargne qui fait plaisir à voir, et qui renvoie les frères Coen ou Tarantino à leur carré de sable postmoderne.
Avec un acharnement irrépressible, le cinéaste taille en pièces le culte américain de la famille, ici un ramassis de ploucs sans morale ni dignité, prêts à s’entretuer pour sauver leur peau. Un crucifix trône malgré tout au mur de leur mobile home, et ce n’est pas un hasard si la télévision déverse toujours ses inepties en arrière-plan. Deus ex machina, ou plutôt diable en santiags et stetson, l’inquiétant Joe les fera expier dans le sang leur abjecte médiocrité.
S’il plonge dans des abîmes de vilenie, Killer Joe n’en devient pas pour autant cynique ou misanthrope, Friedkin manifestant tout de même un minimum d’empathie pour ces damnés pitoyables. Evoluant aux limites de l’ignoble et du grotesque, jamais il ne verse dans les facilités de la farce, ni dans la complaisance malsaine.
Le ton s’affranchit toutefois d’un premier degré insoutenable, avec juste ce qu’il faut d’ironie pour faire passer la pilule. Et si les figures féminines sacrifient aux canons misogynes (la vierge ingénue, la putain-marâtre et la mère indigne), la gent masculine – veule et pathétique – n’échappe pas non plus aux pires stéréotypes.

SANS CYNISME
Rebutant mais pas détestable, Killer Joe doit par ailleurs beaucoup à ses acteurs. Paupières et mâchoire tombantes, lueur de folie dans l’œil et accent traînant, Matthew McConaughey est impérial en ange exterminateur texan. Autant que l’incendiaire Gina Gershon (Bound), à mi-chemin entre la femme fatale du cinéma des années 1930-1940 et la belle-mère de Cendrillon. La souillon du conte serait alors Juno Temple, déjà formidable dans Kaboom, et dont la première apparition en nuisette blanche à dentelles renvoie au sulfureux Baby Doll. Perdant magnifique aux abois, Emile Hirsch (Into the Wild) ne démérite pas, et Thomas Haden Church non plus en père demeuré alcoolisé.
L’intensité de leurs prestations tient en partie à la méthode du cinéaste («deux prises, c’est tout»), dont la mise en scène témoigne toujours d’un sens très sûr du cadre, de l’espace et du rythme. Enterré trop tôt, William Friedkin n’a pas dit son dernier mot.

  • 1. Terme d’argot américain (littéralement «déchet blanc») qui désigne la population blanche et pauvre.
 

Également aux cinémas du Grütli.
Ce week-end, six films inédits du Festival Annecy Cinéma italien. Dont Diaz, thriller de Daniele Vicari sur les manifestations du G8 de Gênes en 2001, et Romanzo di una strage, où Marco T. Giordana revient sur l’attentat du 12 décembre 1969 à la Banca Nazionale d’Agricoltura de Milan. Mardi et mercredi, le critique rock et cinéma Philippe Garnier vient présenter La Nuit du chasseur de Charles Laughton, Nightfall de Jacques Tourneur et Cisco Pike de Bill Norton.

 
Le Courrier
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