Mercredi, 22 mai 2013

Espoir à Oslo, incertitudes en Colombie

VENDREDI 19 OCTOBRE 2012

PROCESSUS DE PAIX Les discussions directes entre gouvernement et guérilla ont débuté hier. Mais l’absence de la société civile à Oslo et la force des néoparamilitaires pèsent sur le processus de paix.

L’annonce, en août, de l’ouverture prochaine de négociations entre les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) et le gouvernement avait soulevé l’espoir de mettre enfin un terme à des décennies de guerre civile. Deux mois plus tard, alors qu’ont débuté hier à Oslo, en Norvège, les discussions directes, un silence de plomb s’est abattu sur les enjeux militaires, mafieux, et politiques qu’incarnent les groupes paramilitaires, autres parties en conflit sur le terrain.

Opacité
Or la paix n’est pas à portée de main des seuls délégués du gouvernement et des FARC. Malgré la loi dite de Justice et Paix, qui devait sous les deux mandats d’Alvaro Uribe ouvrir la voie à la démobilisation des groupes paramilitaires, ceux-ci comptent aujourd’hui autant d’hommes que les FARC. Rappelons que l’un des artisans de cette démobilisation de façade, Luis Carlos Restrepo, est visé depuis juillet par un mandat d’arrêt international...
Entre des négociations certes historiques mais qui se préparent dans des conditions d’opacité extrêmes et un bilan amer sur Justice et Paix, la société civile, elle, manifeste pour se rappeler au bon souvenir des politiciens (lire ci-dessous), notamment dans le cadre de la mobilisation continue de la MINGA des communautés indiennes, afro-colombiennes, paysannes, estudiantines. Ces organisations sociales dialoguent avec tous les bords politiques, mais elles se refusent à être contrôlées par eux afin de préserver un regard et un discours critiques.
Celles-ci se trouvent aussi en première ligne de la nouvelle phase de la guerre colombienne, produite par l’expansion des groupes néoparamilitaires qui fusionnent de plus en plus avec des structures mafieuses à travers tout le pays. Les Bacrim, comme les appellent désormais les Colombiens, s’ils font peu la «une» des médias,
règnent sur le terrain, constate
l’organisation Indepaz.
Dans deux rapports publiés cette année, cette ONG soulignait les contradictions entre le discours lénifiant des autorités et ses propres observations mais aussi avec les statistiques policières. «En dépit de tous les efforts effectués par la Police, la lutte contre les Bacrim s’est transformée en un cauchemar», tranche le rapport, qui relève cet acte de contrition de l’ex-directeur de la Police, le général Oscar Naranjo: «La capacité de recrutement de ces groupes criminels demeure élevée. Bien que nous ayons effectué treize mille arrestations depuis 2006, nous n’avons pas réussi à défaire et à démanteler ce phénomène.» «Aujourd’hui, les chiffres élevés de la violence sont en premier lieu causés par les Bacrim», conclut le rapport.

Silence de plomb
Sur le terrain, l’année 2012 a donc commencé avec environ huit mille à neuf mille hommes armés appartenant aux groupes «narcopara» des Urabeños, Rastrojos, Aguilas Negras, ERPAC, Paisas, et autres Bacrim. Les mêmes statistiques officielles révèlent que cette expansion a commencé il y a déjà quelques années, dès la fin du processus d’amnistie des anciens paras. «Bien que certaines analyses et personnalités politiques considèrent le gouvernement actuel comme responsable de la montée en puissance du paramilitarisme à la suite de l’abandon apparent de la politique [uribiste] de ‘sécurité démocratique’, le tournant critique doit être en fait cherché dans la période correspondant au second mandat d’Alvaro Uribe», écrit
Indepaz.
Le premier rapport d’Indepaz n’a été commenté dans la presse colombienne que très brièvement en janvier et février de cette année. Puis un silence de plomb est tombé au moment où commençait la première étape du rapprochement entre le gouvernement de Juan Manuel Santos et la guérilla des FARC.
Par contre, les arrestations de membres de groupes narcoparamilitaires ont été largement relayées dans la presse locale. Indepaz souligne au demeurant que ces effets d’annonce ont surtout pour fonction de créer une perception faussement optimiste de ce qui se passe sur le terrain du conflit.

«La parapolitique existe toujours»
La situation est tout aussi préoccupante sur le plan judiciaire: la lutte contre les liens criminels entre la classe politique et les paramilitaires a subi un grave revers lorsque, début septembre, Ivan Velásquez a démissionné de la Cour suprême. Au cours des cinq dernières années, ce magistrat a fait juger plus de cinquante membres du Congrès colombien pour «parapolitique» et mis en instruction cent vingt-cinq autres personnes. Mais, récemment, le jeu des nominations a bouleversé la composition de la Cour et lui a donné une orientation politique hostile à son travail. Pourtant, «la parapolitique existe toujours», constate le juge désabusé, en toile de fond des négociations. I

 

«Le peuple est absent des négociations»
Une délégation des mouvements sociaux colombiens a sillonné l’Europe ces dernières semaines. Trois représentants de la Marche patriotique, cette toute jeune fédération de près de deux mille organisations, sont venus chercher des soutiens auprès de leurs homologues européens et des autorités politiques. Un appui particulièrement crucial pour garantir leur sécurité, car les dirigeants de ces organisations sont toujours menacés par les paramilitaires (lire ci-dessus), souvent avec la complicité de franges de l’Etat. «La seule chose que craint le gouvernement colombien, c’est bien ce que pense et fait la communauté internationale», assure l’ex-sénatrice libérale Piedad Córdoba, figure sociale et politique marquante en Colombie, et désormais l’une
des porte-parole de la Marche
patriotique.
Cette visite de la société civile est passée par Lausanne en prélude aux pourparlers de paix initiés hier à Oslo. Un dialogue inédit depuis l’échec de la dernière négociation en 2002, et porteur d’un grand espoir pour de nombreux observateurs avisés de la réalité colombienne. Si les délégués de la société civile partagent cette espérance, et appellent à soutenir le processus en cours, ils se montrent circonspects quant aux conditions dans lesquelles se déroulent ces pourparlers: «Il n’y a pas de cessez-le-feu. Et plusieurs des militaires associés aux négociations sont connus pour leurs crimes, l’un d’eux a des responsabilités directes dans un massacre», déplore Piedad Córdoba.
Rien n’assure non plus que le gouvernement du président Juan Manuel Santos est mieux intentionné que ses prédécesseurs, estime-t-elle. La confiance n’est de loin pas établie. «Nous espérons que ce ne soit pas là un stratagème pour éliminer physiquement les dirigeants de la guérilla.»
Pendant ce temps, les principaux médias de communication, aux mains de l’oligarchie terrienne et de la grande bourgeoisie, continuent de traiter les guérilleros comme des terroristes et des criminels de droit commun.
Plus fondamentalement, la Marche patriotique ne croit pas que la résolution du conflit armé soit possible sans la participation directe de la société civile: «Cette table de négociation est boiteuse car le peuple en est absent.» Son collègue Mauricio Ramos, président de l’Association paysanne de la vallée de la rivière Cimitarra, et représentant de la Marcha patriotique, abonde: «Le processus de paix doit être impulsé par l’ensemble de la société colombienne.» Une société absente des rouages de l’Etat, selon eux. «Nous savons que les élections sont confisquées dès la constitution des listes électorales», assure Piedad Córdoba.
La Marche patriotique s’engage à construire une autre façon de faire de la politique, passant d’une approche représentative à une approche participative. Méthode: construire le pouvoir par le bas, à travers la fédération des mouvements sociaux, représentants ouvriers, paysans, autochtones, étudiants, communautés afro-descendantes, etc.

Née officiellement le 23 avril dernier à l’occasion d’une manifestation ayant réuni plusieurs dizaines de milliers de personnes à Bogota, la constitution de cette force n’allait pas de soi dans un pays dominé par la terreur. Plusieurs dizaines d’assassinats sont commis chaque année contre des syndicalistes, des défenseurs des droits humains, des leaders de communauté en lutte contre des projets miniers ou des spoliations de terre, etc.
Depuis, la Marche a consolidé son organisation: «Chaque association membre envoie deux délégués au Conseil patriotique national, l’organe souverain. Puis celui-ci élit une direction de cent cinquante à cent quatre-vingts personnes, qui, à son tour, choisit les trente-deux représentants du comité exécutif», explique Mauricio Ramos. La Marche a aussi ses commissions thématiques, appelées «constituantes». L’une d’elle porte spécifiquement sur la construction de la paix, et a lieu dans chaque région du pays. Sera-t-elle écoutée? La société civile sera-elle appelée à la table des négociations? On n’en prend pas encore le chemin. Christophe Koessler

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