Samedi, 18 mai 2013

Le phénix de ces salles

SAMEDI 20 OCTOBRE 2012

D’OUTRE-SARINE

 

S’il y a un lieu où les différences entre Alémaniques et Romands font long feu, c’est bien la salle de concert alternative. Pas à cause de l’habillement: sûr que l’alterno alémanique s’habille un cran plus «roots» que le romand, ou alors pas du tout – jeans et chemises à carreaux, on the rock. Ni à cause de la programmation, que la soussignée serait d’ailleurs bien incapable de décrire, et son collègue de culturelle qui n’est pas là. Non. Pour des raisons d’urbanisme. La municipalité récupère ses locaux de centre-ville, l’artiste grimpe sur sa mobylette et bat la campagne pendant des années à la recherche DU lieu où tout reconstruire.
D’un côté et de l’autre de la Sarine, pareil: il trouve un local, souvent industriel, qu’il investit, décape (heureusement, il n’est pas seul), aménage (inspiré par l’âme du lieu), vernit (ses disques) et voilà les murs poutzés et rendus à la collectivité. Qui y viendra d’abord par poignée, puis par grappes, avant que la salle ne figure dans le Routard ou même à l’Office du tourisme.
A part le Bad Bonn de Dudingen, que les lecteurs du Courrier connaissent grâce à l’enthousiasme régulier du collègue précité, ces lieux manquent à notre culture. Petite excursion alterno-touristique, donc.
A Lucerne, prenez au nord, plus ou moins à l’opposé du vieux pont et de la salle de concert dessinée par Jean Nouvel: le Mullbau, lui, a seulement été sculpté par l’odeur du café que l’on y a longtemps torréfié. La salle a vu le jour après la fermeture, en 2007 et pour cause de bruit, du centre culturel Boa, dont la Poste a repris le bâtiment. Ironie, écrit Fredi Bosshard dans la WOZ, les voisins connaissent aujourd’hui d’autres nuisances: dès l’aube, les vélomoteurs s’ébranlent en pétaradant pour la tournée postale. Le Mullbau se spécialise dans l’improvisation.
Cap sur Bâle. Dans la ville rhénane, la musique contemporaine s’est installée dans le désuet Badischer Bahnhof, dont le metteur en scène Christophe Marthaler faisait le cadre d’une pièce en 1988 déjà. La salle de concert Gare du nord y accueille régulièrement l’Ensemble Phoénix, interagit avec la Haute école de musique, passe des commandes. Elle consacre aussi une partie de sa saison actuelle à la musique contemporaine romande.
Mais la créativité culturelle n’est pas seulement urbaine: là où l’industrie n’a pas laissé de trace, comme à Ilanz, dans les Alpes grisonnes, c’est dans un cinéma désaffecté, le Sil Plaz, que résonnent des batteries, ou dans une ferronnerie désertée, en écho à d’anciennes vibrations sonores.
D’une région linguistique à l’autre, on dirait ainsi que les connivences esthétiques et les nécessités matérielles ne diffèrent pas fondamentalement. En revanche, les journalistes, eux, ont encore du travail: dans son supplément sur la question, la WOZ explique s’être intéressée à ces lieux alternatifs où naît la musique helvétique. Où sont donc les Motel Campo, Usine, Docks, qui truffent la Suisse (romande), les Romandie, Case à chocs et Fri-son? Et pourtant, dieu sait si la musique suisse est effervescente. Suisse-romande, pardon.

 

* Journaliste au Courrier.

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