Le LUFF ne transige pas
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FESTIVAL • Fragile mais précieux, le rendez-vous des cinématographies et des décibels subversifs débute aujourd’hui à Lausanne. Enjeux.
Le LUFF 2012 a donc été précédé d’une polémique. L’annulation par la Municipalité de Lausanne du concert du groupe anarcho-punk écossais Oi Polloi, par mesure préventive de sécurité, reste en travers de la gorge des organisateurs. Le 11e Lausanne Underground Film & Music Festival s’ouvre néanmoins aujourd’hui avec des tarifs revus à la baisse, en dépit d’une édition 2011 déficitaire. Le pari est à l’image du festival, qui se bat pour promouvoir les découvertes à l’écart des logiques commerciales.
Jusqu’au 21 octobre, la manifestation est le cadre d’une riche compétition et de cycles de films rarissimes, expérimentaux ou transgressifs, à l’image des bandes (oc)cultes du Sud-Africain Richard Stanley ou des rescapés de la censure soviétique («Anarchy in Marxlands»), avec comme invité de marque le pape de la provoc John Waters (lire Le Mag de samedi dernier). Côté musique, le LUFF réfléchit au «sexe des sons» et – coïncidence? – aligne une singulière brochette d’artistes féminines immergées dans les fréquences extrêmes: Maja Ratkje & Ikue Mori, Blectum From Blechdom, et l’ex-Sonic Youth Kim Gordon en duo avec Bill Nace. Un volet «off» et des ateliers complètent l’affiche. Rencontre avec Thibault Walter et Julien Bodivit, deux passionnés à la barre d’un festival unique en Suisse.
Tout d’abord, que vous inspire l’annulation d’Oi Polloi?
Thibault Walter: De l’inquiétude et des interrogations. Qu’une Municipalité à majorité rose-verte annule un groupe antifasciste, anti-sexiste et écologiste radical est difficile à comprendre. La gestion des nuits lausannoises met les autorités sous pression, mais quel rapport avec Oi Polloi? Nous avions obtenu les garanties de plusieurs organisateurs ayant accueilli le groupe. Le LUFF n’a connu qu’un précédent, en 2010, où des troubles avaient éclaté en marge d’un concert punk, un policier ayant dû être hospitalisé. Depuis, nous sommes contraints de soumettre notre programme à la Municipalité avec notre demande de subvention. Cette ingérence remet sérieusement en cause l’indépendance du festival. Or les soutiens publics sont indispensables, car l’image du LUFF ne séduit pas les sponsors privés.
Baisser les tarifs alors que le festival a connu un déficit l’an dernier, est-ce bien raisonnable?
Nous voulons convaincre le public hésitant de venir faire des découvertes. Un prix élevé est une barrière supplémentaire à la démarche qui consiste à aller vers l’inconnu. Nous avons réduit la voilure sans toucher à l’artistique, grâce aux subventions et à l’apport de donateurs via la plateforme de crowdfunding «We Make It». Les coûts les plus élevés étant liés au sous-titrage des films en compétition, nous les réalisons désormais nous-mêmes.
Julien Bodivit: Le LUFF ne projette que de la pellicule et non des DVD, sauf empêchement. Outre le réseau de la Cinémathèque suisse, nous avons de nombreux contacts avec des collectionneurs de raretés – films de genre, d’exploitation – et avec des manifestations comme l’Etrange Festival de Paris.
Vos ambitions ont-elles évolué depuis les débuts?
Thibault Walter: Partager des expériences et des interrogations, cela n’a pas changé. L’an dernier, nous sommes allés très loin dans les questions d’écologie, de droit d’auteur ou d’économie industrielle du cinéma. A l’heure où les salles se numérisaient, nous avons montré des œuvres à base de bobines récupérées dans les poubelles, sectionnées et remontées. Au risque de nous couper du public en étant trop radicaux.
Julien Bodivit: Le risque est que cela soit perçu comme une provocation, alors que ce n’est pas notre première motivation. Bien sûr, nous aimons les choses qui bousculent le public et le rendent inconfortable, qui tranchent avec le consensus et les choses prédigérées qu’on nous sert partout. Ce qui compte c'est de montrer que la musique ou le cinéma de se limite pas à ce que montrent Pathé, la RTS ou MTV.
La capacité de l’industrie du divertissement à digérer et à banaliser la transgression, et celle d’internet à tout mettre à disposition de tout le monde, vous compliquent-elles la tâche?
Thibault Walter: Oui et non. Le LUFF ne pourrait pas exister sans internet. En même temps, il faut rester vigilant: un inconnu qui crée le «buzz» cache parfois une stratégie de diffusion bien rodée. Une bonne idée ne suffit pas toujours, il faut des relais et des financements. Le LUFF propose des films et des groupes qui n’existent pas en dehors de la représentation publique. C’est sur cette expérience-là, collective et dans un temps donné, que nous nous focalisons. Expérience que nous approfondissons en publiant aux Editions Rip On/Off des écrits théoriques de musiciens dont les fréquences ne seraient tout simplement pas audibles à la radio.
Du 17 au 21 octobre au Casino de Montbenon (Salle Paderewski, Cinématographe, Salle des fêtes ) et dans sept autres lieux à Lausanne. www.luff.ch





