L’avocat de Colonna abattu
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CORSE • Ténor du barreau, Me Sollacaro avait défendu Yvan Colonna. Il a été abattu hier par deux tireurs à moto. Victime du grand banditisme?
Vingt ans que cela n’était plus arrivé, en France. L’assassinat, mardi à Ajaccio, de l’avocat Antoine Sollacaro, par deux hommes à moto ayant tiré sur lui dix balles de gros calibre – puis l’ayant achevé par une balle en pleine tête, tirée à bout portant – a stupéfié l’île de Beauté. Et le pays tout entier.
Où les derniers assassinats d’avocats remontaient à 1991. En Corse, déjà, un avocat avait été tué par balles, en marge d’une escroquerie bancaire. Puis, des règlements de comptes liés au secteur du commerce de luxe de la Côte d’Azur avaient, à Cannes, coûté la vie à un avocat d’affaires.
Fervent nationaliste
Antoine Sollacaro, lui, était avocat pénaliste, depuis 1977. Ex-bâtonnier d’Ajaccio, c’était un ténor du barreau. Il fut notamment, jusqu’en 2011, le défenseur d’Yvan Colonna, qui fut définitivement reconnu coupable et condamné à la perpétuité pour l’assassinat, en 1998, du préfet de Corse, Claude Erignac. L’avocat, lui-même fervent nationaliste, avait été rappelé à l’ordre après avoir comparé à «une junte birmane» la Cour d’assises spéciale devant laquelle son client était jugé.
Comme Yvan Colonna, qui criait au «procès d’Etat», il avait vainement réclamé le dessaisissement de cette Cour, au profit d’«une juridiction européenne indépendante». «Le jeu est pipé», avait-il enragé, fustigeant le «scandale d’Etat» d’un système politico-judiciaire qui aurait condamné d’avance son client: «Un leurre, faux coupable» fabriqué de toutes pièces. «Nous sommes face à un système mis en place par un Sarkozy qui joue les Napoléon de sous-préfecture!», avait-il même nommément attaqué.
Hier, le cadavre criblé de balles d’un ex-militant nationaliste a aussi été découvert. Ce qui porte à quinze le nombre de tués par balles en Corse depuis janvier. Proportionnellement, cette vague de violence est plus importante que celle – beaucoup plus médiatisée – qui, dans la même période, a fait plus de vingt morts à Marseille, trois fois plus peuplée que l’île de Beauté. En 2011, la Corse avait déploré 22 homicides et 16 tentatives, plus encore qu’en 2010, déjà pourtant une année noire. Le taux d’homicides étant désormais moindre en Sicile, cela fait de la Corse «la région la plus criminogène d’Europe», s’est désolé hier le président de l’Assemblée territoriale.
L’assassinat d’Antoine Sollacaro a-t-il une connotation politique? L’intéressé avait milité dans la mouvance nationaliste. Et, parmi ses clients, il comptait Alain Orsoni: un des derniers leaders indépendantistes historiques encore vivant. Mardi, toutefois, les enquêteurs semblaient pencher plutôt pour la piste du grand banditisme.
Vague d’indignation
En effet, l’avocat a défendu des protagonistes du scandale d’abus de biens sociaux et d’escroquerie qui a éclaboussé une très importante société privée corse de gardiennage, dont des dirigeants ont été assassinés. En outre, les guerres claniques et/ou mafieuses ensanglantent l’île depuis longtemps. Depuis 2006, en Corse-du-Sud: quand mourut un des derniers «parrains», Jean-Jérôme Colonna (rien à voir avec Yvan Colonna), figure jadis de la «French Connection». Et depuis 2008, dans le Nord de l’île: l’année où les règlements de comptes ont commencé à décimer «La Brise de Mer». Né dans les années 70, ce gang de braqueurs était omnipotent dans toute la Haute-Corse ainsi que dans le Midi (à Marseille, notamment), et était actif également à l’étranger (Amérique du Sud, Afrique, Russie).
Le meurtre de mardi a suscité une vague d’indignation. «L’avocat et le médecin, comme l’instituteur et le curé, étaient des symboles intouchables en Corse, où aujourd’hui il n’y a plus de barrières», s’est ému un ex-bâtonnier de Marseille. «On a franchi un cap infranchissable», a renchéri le maire d’Ajaccio. «Cela suffit! C’est impossible d’en arriver là! Cela ne peut plus continuer comme cela!», s’est indigné le président de l’Assemblée corse. «Quand la robe de l’avocat est attaquée, c’est un des symboles de l’Etat de droit qui est mis en cause», s’est effaré le ministre de l’Intérieur. I






